La gourmandise

Texte écrit dans le cadre de l’atelier Péchés capitaux

Auteur : Joséphine

 

Bonjour ! Je m’appelle Charlotte. J’ai 18 ans et je suis élève à la prestigieuse école Ferrandi, à Paris, en section pâtisserie. Enfin, devrais-je dire ! Je me destine à cet art depuis ma plus tendre enfance. J’ai toujours adoré faire des gâteaux avec ma grand-mère. C’est elle qui m’a tout appris, de l’incorporation des œufs en neige au chocolat fondu tiède (surtout pas chaud !), au montage délicat d’un Saint-Honoré. Mais surtout, elle a aiguisé mes papilles. Elle sait ajouter l’ingrédient miracle qui exalte le goût d’un banal yaourt. Quand, petite, j’arrivais chez elle, il y avait toujours l’odeur d’un délice en préparation. Il fallait en deviner les ingrédients, ce n’était pas toujours facile, mais je réussissais souvent et notre récompense était de partager le plaisir d’une dégustation sublimée.

Dès ma seizième année, j’ai fait savoir à mes parents que je souhaitais m’orienter vers une carrière dans la pâtisserie. J’aimais bien le lycée, mais je n’avais qu’une hâte : retrouver ma grand-mère en fin d’après-midi après les cours pour retrouver la délicieuse sensation d’une tarte aux mirabelles, d’un chocolat chaud bien crémeux ou pour explorer de nouvelles merveilles qu’elle avait envie de me faire découvrir. Malheureusement pour moi, mes parents ne l’entendirent pas de cette oreille. Leur réaction fût très violente et il me fallut un temps très long avant de pouvoir la digérer. Ils voulaient que je passe d’abord mon baccalauréat ! Soit. Je n’en voyais pas alors l’intérêt et répondis assez vivement. Le ton monta très vite entre nous et ma mère finit par me faire comprendre qu’il y avait autre chose… que j’étais déjà assez GROSSE comme ça… que la profession de pâtissière allait me rendre obèse… que c’était sûrement ma grand-mère qui m’avait mis ces idées dans la tête et ces kilos sur le corps… Je ne trouvais alors plus aucun argument pour me défendre. J’étais terrassée, foudroyée, hors combat, KO.

Comme s’il était alors devenu évident pour mes parents que ma grand-mère était une complice de premier ordre, il fut décidé que je n’irai plus chez elle après les cours. Ma mère m’emmena également chez un nutritionniste qui confirma les craintes de mes parents. J’étais en SURPOIDS. Il me fallait perdre douze kilos, mais surtout, je compris à demi-mot qu’il me faudrait ralentir, voire arrêter les dégustations divines proposées par ma grand-mère. Cette réalité me sauta au visage et occasionna une douleur intérieure profonde. Je n’avais jamais perçu ces moments de plaisir partagé comme un péché. Je ne m’étais jamais sentie fautive. Bien au contraire, j’étais persuadée d’avoir quelque chose « en plus », une capacité à ressentir des émotions très fortes, à utiliser plus intensément mes cinq sens pour obtenir un plaisir subtil et raffiné. Je venais de prendre conscience que mon entourage n’avait vu qu’un « plus » sur la balance. Que ce « plus » était coupable et qu’il fallait l’éliminer !

La confrontation avec ma grand-mère me permit de comprendre qu’elle était comme moi, innocente dans le péché. Elle pleura en apprenant que sa propre fille, ma mère, ne voulait plus lui confier sa petite-fille, mais elle accepta la décision si c’était pour mon bien. Il s’ensuivit de longues semaines de combat contre l’envie de manger ce qui me plaisait. Cette bataille s’est accompagnée d’un sentiment de solitude, de tristesse, d’incompréhension. Je n’avais plus personne avec qui partager ce qui était essentiel pour moi. Je devais me mettre en résistance dans une forteresse éloignée des fruits défendus.

Les premiers temps de mon régime furent drastiques : plus aucun gâteau, parfois un carré de chocolat, contre une profusion de légumes vapeur qui n’arrivaient pas à me combler. Comment était-il possible d’imaginer qu’une farandole de brocolis puisse lutter contre les croquants praliné-noisette de ma grand-mère ? J’en voulais à mes parents, au nutritionniste, à la Terre entière : pourquoi m’imposer ce régime qui m’obligeait à me sustenter au rabais ? Je m’étais détachée de tout plaisir gustatif. Je ne savourais plus, j’avalais des aliments qui devaient me faire maigrir. C’était le seul intérêt que je pouvais leur attribuer. J’avais l’impression de ne plus avoir de goût ni d’odorat. Le soir, quand il me fallait fermer les yeux pour m’endormir, il m’arrivait de voir des plateaux énormes de merveilles sucrées que m’avait préparé ma grand-mère. Elle m’apparaissait avec son œil pétillant et je me devais de la rejeter : NON, PAS ÇA, ARRÊTE ! J’étais alors comme un drogué en manque. Je me relevais, tournais en rond dans ma chambre, prise entre l’envie folle et obsédante de manger un aliment interdit et le désir de garder le contrôle de mon appétit.

Je perdis rapidement les cinq premiers kilos. Je demandais alors à pouvoir revoir régulièrement ma grand-mère. Elle me félicita en me voyant délestée de quelques rondeurs, mais je constatais qu’elle-même semblait amaigrie. Elle avait arrêté de faire des pâtisseries mais cherchait de nouvelles recettes, plus fruitées, plus légères. Elle me proposa un bol de fraises et de framboises parfumées au citron vert et au basilic. Un délice ! Sans sucre, ajouta-t-elle.

Je retrouvais notre complicité et notre bonheur partagé. Nous travaillâmes ensemble à l’élaboration de nouvelles recettes qui ne nuiraient pas à ma silhouette. Je retrouvais goût à la vie ! Je perdis ainsi, tranquillement, mes douze kilos. Ma gourmandise était maintenant raisonnée, maîtrisée, mais elle était bien présente ! Mes cinq sens s’étaient remis en éveil, au service de mon plaisir !

C’est ce que j’ai pu défendre lors de l’entretien d’entrée à l’école Ferrandi. Ils ont accepté de me donner ma chance. Ma grand-mère est mon plus fidèle soutien et maintenant, c’est moi qui lui prépare des dégustations inédites, pour notre plus grande satisfaction !

 

Auteur : Joséphine

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture Péchés capitaux.

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