Le Cadeau du dimanche / Par Bartleby 2.0

 

Orléans, 12 mai 1990, 14 heures. Dans la classe de terminale littéraire du lycée Benjamin Franklin, le professeur de philosophie avance bravement dans son cours tandis que ses élèves, à moitié vautrés sur leur table, font la sieste.

— Dans son grand-œuvre — Le monde comme volonté et représentation —, Schopenhauer ne recherche pas la sagesse stoïcienne, tirant de la raison sa sérénité devant la mort. Sa vision du monde s’articule autour de la volonté. Pour atteindre le cœur de ce qui est, il propose le chemin de l’intuition. Sujet unique qui veut le monde, il le réalise, par l’impulsion vitale. Le vouloir-vivre traverse tout, de son désir de faire surgir la vie… Mais, vous dormez, là ! Vous avez encore trop ou mal mangé à midi et vous digérez. Une attitude antiphilosophique au possible… Je vais vous réveiller, moi !

Quelques voix d’élèves expriment leur accord du fond de la salle ensoleillée :

— Oui, M’sieur. Une histoire !

Le professeur les regarde en grimaçant.

— Celle-là, vous allez vous en souvenir.

Cela se passe ici, à Orléans, dans les années 1970, quand j’étais lycéen comme vous. C’est l’histoire d’un gamin, un ado de quinze ans. Il s’appelle, disons, Renaud Dupont. Il vient d’un district très bourgeois, tiens, du quartier Saint-Pierre Empont. Fils unique, père affairé à l’extérieur, mère active et pincée. Au lycée, une petite bande se moque de lui, trop sage, voire timoré. « Eh Renaud, le penaud : tu ne sais même pas ce que c’est, le cadeau du dimanche ? » Et cela depuis des jours et des jours. Un soir, il n’y tient plus et en parle à ses parents à table, au cours du dîner. Vous savez ce que c’est, vous, le « cadeau du dimanche » ?

La mère blêmit ; le père rougit. On l’envoie se coucher privé de dessert. De sa chambrette, il entend ses parents discuter au salon. Le lendemain matin, le verdict tombe, la punition suprême : en pension ! Dans cet internat chic, situé à Sandillon, Renaud Dupont mène une existence misérable, qu’il supporte tant bien que mal durant des mois. Mais il reste obsédé par sa déchéance imméritée et traîne en fin de classe. Il n’a qu’un seul ami, un type sauvage comme lui, pense-t-il. Un soir, au dortoir, n’y tenant plus, il lui raconte son histoire et lui demande : tu sais ce que c’est, toi, le « cadeau du dimanche » ?

Son copain réagit furieux et lui flanque un pain dans la figure. Les deux garçons se battent. Les pions interviennent et finalement, Renaud Dupont est renvoyé et placé par ses parents, qui connaissent le préfet, dans une « maison de correction ». Vous imaginez la suite et l’expulsion définitive à 18 ans. Il trouve une place de manœuvre dans une usine et découvre la misère des ouvriers, celle des prostituées. Il se fait quand même une copine et à elle aussi, il finit par poser la question inévitable sur le « cadeau du dimanche », qui entraîne la rupture du couple.

Il se retrouve à la rue, une existence limite, où il faut lutter chaque jour pour manger et trouver un lieu pour dormir. Naturellement, il se met à boire et, de santé fragile, attrape la tuberculose. La scène finale se passe sur les quais de la Loire, vers le Châtelet. Renaud Dupont, mourant, est veillé par un autre SDF, surtout intéressé par les nippes qu’il va récupérer. « Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? » demande-t-il dans un sursaut de compassion. Renaud Dupont lui raconte sa vie gâchée et lui demande de lui révéler enfin ce que c’est que le « cadeau du dimanche ». L’autre est choqué, mais on ne refuse pas la dernière volonté d’un mourant : « Eh, bien, puisque tu y tiens, je vais te le dire moi ce que c’est que le cadeau du dimanche. Oh, il est mort ! »

 

Cette fois, les élèves sont bien réveillés. Ils s’insurgent contre cette mauvaise blague. Le professeur les toise et, toujours souriant, calme sa classe.

— Attendez un peu. L’histoire n’est pas finie. Il y a une deuxième partie.

Cela se passe cette fois aux Blossières, un quartier modeste d’Orléans, comme vous le savez, toujours dans les années 1970. Dans une famille petite-bourgeoise, père et mère instituteurs, trois enfants de six à quinze ans, disons la famille Durand. C’est le soir, après dîner. L’aînée, Isabelle, interpelle son père :

— Dis papa, aujourd’hui c’est dimanche. Alors tu nous la racontes, l’histoire du cadeau ?

— Encore ? Mais vous la connaissez tous par cœur !

Les enfants insistent et tous les trois se pressent sur le canapé, contre leur papa, pendant que maman leur prépare un chocolat chaud. Ils aiment et redoutent cette histoire, surtout que leur père en rajoute à chaque fois des détails de plus en plus atroces…

Isabelle Durand est une élève brillante, mais aussi une bonne camarade et une grande sportive. Toutes ses copines l’admirent. Un jour, n’y tenant plus, Sophie, sa meilleure amie, l’interroge :

— Comment tu fais pour tout réussir à ce point et dans tous les domaines ?

Isabelle la regarde d’un air amusé, un sourire intérieur qui semble revenir de très loin.

— Eh bien je suis comme vous, ni plus ni moins, sauf que quand cela va mal, que je sens que je vais flancher, je me raconte l’histoire du « cadeau du dimanche » et aussitôt le courage de tenir bon me revient.

— Alors tu me la confies, cette histoire ?

— Oui, si tu le souhaites vraiment, Sophie. Mais j’ai peur que cela ne marche pas.

— Ah oui ? Pourquoi ?

— C’est à chacun de se trouver son histoire et celle-là, mon père me la fait revivre depuis ma plus tendre enfance.

— Dis quand même !

— D’accord, mais surtout n’en parle à personne : les pires choses t’arriveraient. Ah zut, mon bus qui passe. Une autre fois, peut-être…

Le professeur s’est tu et contemple sa classe :

— Alors des questions, des réactions ?

— C’est une belle histoire, mais quel rapport avec Schopenhauer ? demande Julien le binoclard, un des meilleurs élèves.

— Commençons par analyser le concept de « cadeau du dimanche ». Oui, Mathieu ?

— Renaud ne sait pas ce que c’est alors que tout le monde semble être au courant.

— Bien. À toi, Martine ?

— Pour Renaud, ce savoir passe avant tout le reste. Pire, cela coupe court à tout autre désir.

— Très juste. Mais encore, Julie ?

— Il n’y a que la mort qui peut le sauver !

— Excellent. On va pouvoir avancer. Est-ce que vous avez d’autres exemples qui vous rappellent ce « cadeau du dimanche » fatal ?

La classe se déchaîne et les réponses fusent, lapidaires :

— La femme fatale !

— En effet, l’amoureux éconduit persiste à passer toutes ses nuits sous le balcon de sa belle même quand il n’y a plus aucun espoir.

— Galilée !

— Qui proclama que la terre tourne autour du soleil au risque de finir sur le bûcher ?

— Che Guevara !

— Très juste. Cette fois-ci, avec la politique, c’est plus que du désir et c’est collectif. On peut parler de… ?

— Révolution !

— Oui. Mais au niveau individuel ?

— Passion !

— Exact ! Cependant, la vision métaphysique d’Arthur exclut tout créationnisme. Pour lui, la volonté de vivre ne présuppose rien. Elle ne renvoie à aucun « je » divin, ne poursuit aucun but transcendantal.

Le retour au jargon philosophique jette un froid parmi les élèves. Au bout d’un moment, Julien le binoclard se risque :

— Cela veut dire que le monde est une espèce de grande mécanique et que croire en un quelconque mystère comme Renaud, c’est souffrir pour rien.

— Exactement. Pour Schopenhauer l’univers est traversé par une force aveugle qui explique tout mais ne donne raison de rien. Il appartient à la philosophie de faire prendre conscience de la précarité de tout événement.

— C’est ce qu’Isabelle Durand a compris et applique ?

— Oui et c’est en évitant toute passion qu’elle connaît la « réussite ». Mais comment qualifier la vie qui l’attend ?

— Une vie nulle.

— Mais encore ?

— Conformiste.

— Oui, et c’est un peu triste de l’avoir choisie dès quinze ans. D’autant qu’il y a un événement, un phénomène qu’on ne peut absolument pas considérer avec tranquillité. Lequel ?

— La mort !

— Bien entendu. Pour Arthur, c’est par le travail méditatif qu’on peut circonvenir la mort, comme on réduit un obstacle. La tâche philosophique culmine dans cette fonction réductrice de la mort. Le mourir biologique doit devenir événement spirituel pour pouvoir être maîtrisé.

— Ça veut dire que la pensée peut dominer la mort ?

— Oui, à condition que ce phénomène soit ramené à la mesure de l’homme, qu’il soit inclus dans son monde.

Les élèves sont désarçonnés. Ils ne savent plus où se situer. Leur interrogation éclate :

— Alors, où est la solution ? Conformisme ou vie passionnée ?

Le professeur est satisfait de la façon dont son cours s’est déroulé. Il a préparé ses réponses aux questions prévisibles et la conclusion qui s’ensuivra :

— L’alternance des deux.

— Mais comment savoir ?

— En suivant ce que dit la Bhagavad-Gitâ : que ton intérêt porte sur l’action seulement, jamais sur ses résultats !

— …

— Ça, c’est le vrai cadeau et cela vaut pour tous les jours !

 

Auteur : Bartleby-2.0

3 réflexions sur “Le Cadeau du dimanche / Par Bartleby 2.0”

  1. Raconter des histoires pour faire (ré)venir les élèves à la philosophie est une excellente technique pédagogique. Le coup de génie de la nouvelle est de ne jamais définir (au fond) le cadeau du dimanche. Juste un peu dommage que la morale de l’histoire soit livrée par le détenteur du savoir. L’histoire de Renaud m’a davantage intéressé que la démonstration professorale.

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