Le Cadeau du dimanche / Par Cat McEla

 

Alice murmure dans son talkie-walkie :

— Psiiiit ! Tonio, tu m’entends ? Tonio ? Tonio ? Je suis cachée dans le hangar. Je me planque et j’attends de l’aide. Appelle immédiatement du renfort. Tonio ?

Son doigt lâche le bouton qui donne la parole à son interlocuteur :

— Elle a les yeux révolver, elle a le regard qui tue, elle a tiré la première…

Tonio, à ce moment-là, est à l’extérieur, dans la voiture de gendarmerie, il a le doigt appuyé confortablement sur la touche « Talkie », pensant que c’est ainsi qu’il entendra le mieux la sergente entrée dans le grand hangar du port où s’est réfugié le suspect qu’ils poursuivent. Mais Tonio s’ennuie et il a mis la radio pour s’occuper. Fort, la radio. Et puis c’est tout de même pas sa faute si on envoie les gens sur le terrain avec un matériel sophistiqué sans formation préalable ou sans remise à niveau.

Pendant ce temps, Alice a diffusé plein volume la chanson de Marc Lavoine. Elle est de toute évidence repérée. Il faut quitter l’intérieur de cette petite barque maintenue en hauteur par des étais qui constituait son poste d’observation.

Bruit d’une course pas loin. Elle saute hors de La dérive. Sa veste Gendarmerie nationale se prend dans la dame de nage fixée sur le côté latéral de l’embarcation. Les pas se rapprochent. Elle est coincée, accrochée par l’arrière de la veste, ses pieds ne touchent pas terre, elle a les épaules au niveau des oreilles. « Oh non, pas encore ! » pense-t-elle sans prendre le temps de se rappeler la dernière fois où ça lui est arrivé, sur le port de Noirmoutier, lors d’une descente surprise pour prendre en flagrant délit des trafiquants de drogue, un beau soir de septembre, alors que le rond iridescent, un peu nacré, orange du soleil quittait ce monde. L’astre se noyait peu à peu, non il sombrait, non il se couchait. Une légère brise tempérait encore l’air, elle avait eu le temps d’observer le paysage, maintenue prisonnière par cette même veste accrochée à une même dame de nage. Il s’agissait déjà d’une barque, car elle trouve très commode de s’aplatir entre les bancs lors d’une planque. Elle avait raté son flagrant délit, évidemment. Les trafiquants ahuris étaient même venus voir de plus près quelle était cette figure de proue latérale, moitié flic, moitié épouvantail à morues. Ils avaient pris le temps de bien se moquer d’elle et de faire quelques selfies, avant de la laisser les bras en croix, sans pouvoir rien atteindre, condamnée à attendre le passage de quelqu’un, tout en méditant sur le peu d’intérêt de mener une opération seule. Mais elle n’a pas le loisir de se rappeler tous ces détails.

Elle ne peut plus bouger. Son gilet pare-balles qui tire sur le tissu de son uniforme qui tend son pull qui rigidifie son sous-pull maintient ses deux bras à l’horizontale et quand arrive Buffalo Grill, elle est en train de lui tendre son talkie-walkie, tout en menaçant de son révolver le côté opposé à la crapule.

Qu’il a les dents jaunes ! pense-t-elle quand il approche son sourire narquois de son visage. L’haleine est à l’avenant.

— Tu croyais pouvoir me prendre par surprise, ma belle ?

Il lui confisque son flingue, sort de sa propre poche un couteau dont le tranchant lance des éclats stroboscopiques. Alice en a les yeux qui pleurent. Il taillade tranquillement le blouson de gendarmerie avec membrane imperméable et respirante.

— Tu sais que je vais faire la même chose de tous tes vêtements les uns après les autres, jusqu’à atteindre ta peau ?

Oui elle le sait. Le tueur en série est connu pour la méticuleuse découpe des vêtements à laquelle il s’adonne avant de s’attaquer à la chair vive dont il fait un carpaccio. On le soupçonne même d’en consommer grillée, d’où son surnom.

Les entailles cisaillent le tissu en une dentelle 100 % polyester. Mais si le « Softshell stretch » résiste à l’abrasion et à la déchirure, il ne tient pas face au poids de la gendarme et, fragilisée, la veste se déchire d’un coup, libérant Alice. Buffalo Grill n’a pas le temps de réagir et prend le coude de l’officier dans l’œil. L’occasion pour elle de s’enfuir. Mais, très vite, les bruits d’une course la poursuivent, l’approchent, l’atteignent. Il se jette sur elle.

Ils tombent tous les deux, elle se relève la première et tente de reprendre sa course, mais il attrape sa chaussure encore à portée de main et elle est projetée à nouveau au sol. Il tire sur sa jambe et va la ramener vers lui.

— Viens là ma poulette, je vais t’apprendre à fuir comme ça.

Ce n’est pas possible. Elle ne peut pas tomber entre les mains de cette brute sanguinaire. Elle ne peut pas mourir aujourd’hui. Son père a Alzheimer, sa mère une sclérose en plaques, son mari est amputé des deux jambes, son fils aîné est autiste, sa fille anorexique et surtout, surtout, son petit dernier, son plus beau cadeau de la vie, son âme, son cœur, son centre de gravité, a un retard d’apprentissage. Elle pense à lui. Elle pense aux heures qu’elle consacre aux devoirs. Elle sait qu’elle n’a que quelques secondes avant que la lame ne vienne empêcher son petit Benjamin d’avoir son bac à tout jamais.

Déjà elle sent le sol rouler sous elle, déjà ses mains ne trouvent rien à quoi se raccrocher pour ralentir l’agonie de tout espoir. Buffalo Grill a saisi son mollet, va bientôt lui attraper le genou. Elle pressent la lame. Elle n’a plus que quelques secondes pour trouver une solution et dans un réflexe, elle coince le bout de lacet qui dépasse de sa chaussure gauche, avec la semelle de la droite, elle réussit à déplacer suffisamment le pied pour défaire le nœud qu’elle n’a pas fait double par chance, elle opère un mouvement de rotation régulier du pied dans la chaussure emprisonnée par Buffalo Grill, puis un mouvement latéral, dix fois, puis à nouveau rotatif, dix fois, puis frontal, à peine huit. Le mouvement patient a détendu le lacet sur toute la longueur et elle peut dégager son pied de la chaussure, donner par la même occasion un coup dans le menton du tueur, partir en courant et prendre suffisamment d’avance pour se cacher à nouveau avant que son prédateur ne se soit relevé.

Le psychopathe a laissé la gendarme s’en sortir, comme figé pendant l’opération délassage. Micro sieste ? Narcolepsie ? Ravissement devant l’apparition d’un bout de mollet dénudé ? Le résultat demeure que sa proie lui a de nouveau échappé.

Si Alice et Tonio sont sur les traces de Buffalo Grill, c’est qu’il est le seul à connaître le code de désactivation d’une bombe attachée aux jambes du président de la République depuis le samedi soir, qui doit exploser lors du passage du dimanche au lundi, le lundi à 0h01 pour être précis. On a vidé le Palais de l’Élysée de tous ses occupants, on observe de loin avec des jumelles le prisonnier assis à son bureau dont la fenêtre est ouverte, et qui ne peut bouger sans déclencher le mécanisme de mise à feu. Pas même pour se délasser le dos. L’angoisse de la présidentielle personne toute seule assise sur une bombe à attendre la réussite de l’intervention policière dont l’ultime action est celle qui est racontée en ce moment même n’aurait pas constitué un récit palpitant. Elle se résume en une phrase : le président est immobile sur une chaise sans même oser trembler de peur et avec une très forte envie d’uriner. Quant à savoir comment l’issue de ce drame est entre les mains d’une Alice et d’un Tonio, c’est une très longue histoire que nous n’avons pas le temps d’exposer ici.

Nous voilà à nouveau dans le hangar à bateaux. Alice a trouvé un renfoncement où reprendre discrètement son souffle. Elle n’est pas loin de la porte du hangar et tente une sortie discrète à vive allure dès qu’elle voit que Buffalo Grill lui tourne le dos.

Elle court le long de la rangée de bateaux. Mais quand son petit orteil heurte une cale de bois, elle subit la pression de son humaine nature.

— P… de M… !

Et même si elle ne prononce que les initiales, sa vocifération la trahit.

Souvenons-nous qu’elle n’a plus qu’une seule chaussure.

Elle a attiré l’attention de Buffalo Grill, qui lui tire dessus. Elle a usé la patience du tueur en série, qui lâche son couteau et redevient un simple tueur par arme à feu. Mais il manque de pratique et calcule très mal les trajectoires et leurs ricochets. Il ne sait les évaluer qu’en trois bandes, et c’est la quatrième qui lui renvoie sa balle en pleine tête.

Alice hurle :

— LE CODE !!!!!!!

Elle se jette sur lui et faisant fi de la bouillie que doit être maintenant le cerveau du tueur et qu’est devenu son petit orteil, elle le secoue désespérément. On est dimanche. Il est 23h55. Elle attrape son portable, appelle son responsable hiérarchique et prend sur elle de délivrer un code qu’elle ne peut que supputer. L’avenir de la France est en jeu. Elle hésite entre deux combinaisons. À l’autre bout de la ligne, on la presse. Elle se lance et, d’une voix qui tremble, délivre le code qui devrait, si tout se passe bien, sauver le président. Peu de temps après, ce dernier tape les chiffres qui lui sont dictés : 1 2 3 4.

« Le cadeau du dimanche, c’est que ce n’est pas un lundi ». Voilà la phrase cultissime qui va rester attachée au président de la République après qu’il la prononce en réponse à une journaliste qui lui demande s’il a toujours l’intention de présenter sa réforme des retraites après un tel week-end qui lui a valu bien des terreurs et un dimanche qui se termine comme un cadeau incroyable de la vie.

 

Auteur : Cat McEla

1 réflexion sur “Le Cadeau du dimanche / Par Cat McEla”

  1. Récit bien frappadingue, avec un humour très foutraque qui en fait tout le sel. Sympathiquement invraisemblable.
    Je ne suis pas sûr que le dernier mot revienne au président de la République mais je trouve qu’en l’occurrence, il ne s’en tire pas si mal…

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