Le Cadeau du dimanche / Par Murielle Ciano

 

Un voisin – 2013

Il promène Picon tous les matins à 9h. Ça n’était pas l’année des P, mais il aime bien le Picon bière, le Picon vin blanc. Attention, il n’en boit pas tous les jours, hein ! Mais le dimanche, son petit apéro, c’est sacré. Et l’apéro pour lui, c’est le Picon. Et comme il était certain de bien l’aimer ce clebs qu’il avait trouvé dans la rue, un bâtard, un vrai de vrai, il l’a baptisé du même nom.

Les volets de la vieille dame du rez-de-chaussée sont toujours ouverts à cette heure-là. Parfois, il la voit, toujours impeccable, même tôt (« elle doit se réveiller, comment qui disent dans le journal, à poltron miné ? »). Elle arrose les géraniums de sa jardinière ou autres fleurs selon la saison. Et là, depuis lundi matin, les volets ne bougent pas. Il ose, il ose pas ? On ne peut pas dire qu’il la connaisse vraiment. Mais il l’aime bien, cette mémé. Lucienne, qu’elle s’appelle, il a entendu la dame qui vient l’aider lui dire « Madame Lucienne ». Alors Picon et lui, ils sonnent à la porte de la résidence des séniors (c’est mieux que de dire « maison des vieux »). Il tourne un peu autour du pot, en embellissant sa curiosité. Il en serait tombé sur le derrière ! Elle a avalé des cachets, plein, elle est à l’hôpital, aux Urgences. Dimanche, elle a fait ça : sacré jour du Seigneur ! Il n’est pas de la famille mais Picon et lui… tous les jours… à 9h le matin. L’après-midi, il se pointe à l’hôpital (sans Picon là). Il dit qu’il est un cousin (« parce que si on n’est pas de la famille très proche, on peut pas rentrer dans ce type de chambre »). On l’habille comme un cosmonaute.

— Quand j’ai vu ma gentille vieille dame, dans le coma, avec des tuyaux, des écrans partout, les cinq autres chambres semblables (ça fait un bruit pas possible tout cela), ben j’ai pas pu, je suis ressorti tout de suite. J’avais envie de pleurer. Dans la petite pièce où j’ai quitté mes habits (ceux pour aller dans l’espace), j’ai croisé une dame. L’infirmière était en train de lui dire qu’il fallait qu’elle attende avant d’aller voir sa maman, qu’il y avait déjà un cousin. J’ai juste entendu la dame dire « Mais quel cousin ? » avant de me sauver, un peu comme un malpropre.

Je ne l’ai plus jamais vue, la gentille mamie. Non, elle n’est pas morte, mais elle n’est plus revenue dans son appartement ; on m’a dit qu’après sa convalescence, elle est partie en maison de retraite.

 

Louis – 2022

« Mais qu’est-ce que tu fabriques ? J’comprends pas ; ce dimanche matin, tu me dis que tu viens et t’arrives pas ! Franchement, Lucienne, ça te ressemble pas ; déjà, tu me fais le coup, il y quoi, neuf-dix ans ; et puis là, tu recommences ; tu me préviens : « Louis, j’arrive cette nuit ». Alors moi je me prépare un peu, je fais un brin de rangement. Je me dis que ça va être un sacré bon dimanche. Et rien. Tu me fatigues. Je sais, je sais, j’ai l’éternité. Mais bon, l’éternité avec Marie et Monique qui sont arrivées avant toi, c’est pas drôle. »

 

Mathilde – 2022

Les livres, le cinéma, le théâtre sont une partie non négligeable de la vie de Mathilde. Depuis presque toujours. Pour les livres, ça a commencé vers ses trois ans. Quand Lucienne lui lisait les petits ouvrages qu’elle emportait partout avec elle dès qu’elle quittait la maison. Sa mère les avait achetés dans la semaine. Ses parents les lui offraient le dimanche. Un joli partage familial quand les adultes étaient plus détendus, moins pris par leurs occupations quotidiennes.

Alors « Le père », « Tout s’est bien passé », « Les oubliés du dimanche » ont accompagné ces moments autour de Lucienne. Mathilde a eu un peu de mal avec le livre de Valérie Perrin qu’on lui avait recommandé. Pendant les dix premières pages, elle pleurait. A poursuivi sa lecture.

Après avoir vu « En roue libre » avec Marina Foïs il y a quelques jours au cinéma, avec humour, elle a prévenu son mari :

— « Dans 23 ans, un dimanche soir, je resterai peut-être tétanisée dans ma voiture, incapable d’en sortir. »

 

Auteur : Murielle Ciano

 

2 réflexions sur “Le Cadeau du dimanche / Par Murielle Ciano”

  1. Mathilde regrette les dimanches d’antan et les livres qu’on lui offrait. Il lui reste les films. Une nouvelle brève et morcelée qui reflète finement le désordre de notre monde.

  2. Les dimanches ne sont pas toujours un cadeau ou alors il est bien caché dans cette pulsion qui pousse à agir pour rendre visite ou recevoir. L’éternité n’est jamais loin. Mathilde lui donne rendez-vous.

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