Le Cadeau du dimanche / Par Philippe Cantié

 

Les madeleines du vieux Mandel

 

Puisqu’il faut bien commencer quelque part, commençons par le début ou ce que j’en sais et disons quelques mots pour présenter Paul Mandel.

À l’époque dont je parle, notre plus proche voisin était un tout nouveau septuagénaire. Lui et mes parents se connaissaient depuis plus d’une trentaine d’années. Mon père et ma mère avaient « fait construire » à La Magdelaine-sur-Tarn, un coin de campagne aujourd’hui défiguré par une urbanisation outrancière. Au moment d’entamer les travaux, la maison de Paul et Denise Mandel était la seule construction à moins d’un kilomètre à la ronde. Le jour de leur emménagement, dans une bâtisse à moitié inachevée, mes parents avaient reçu une visite de courtoisie de leurs seuls et uniques voisins. Le courant était aussitôt passé avec les Mandel qui, en ce milieu du mois d’août, avaient eu la délicate attention d’apporter un cake fait maison et un pack de bières bien fraîches. Bien que les deux maisons soient en position de chiens de faïence de part et d’autre d’un chemin vicinal cahoteux et mal entretenu, il ne fit rapidement aucun doute que les deux familles vivraient en bonne entente, qu’un régime de coopération et d’entraide s’établirait entre elles, et que les tourments sans fin d’une confrontation à couteaux tirés leur seraient épargnés.

Les deux familles se rendaient donc mutuellement service. M. Mandel avait aidé mon père à crépir la maison, à construire la clôture ou encore à monter un poulailler au fond du jardin. Mes parents faisaient réciproquement tout leur possible pour être agréables aux Mandel. Mon père qui était abonné au quotidien local parcourait le journal après le repas du soir puis traversait la rue pour le glisser dans la boîte aux lettres des Mandel. Au petit matin, ceux-ci prenaient connaissance des nouvelles de la veille. Mais, de leur propre aveu, ils n’étaient pas à un jour près. Mes parents leur faisaient aussi porter par mes soins des œufs frais et des légumes du potager. C’est de cette époque, je crois, que date ma profonde aversion pour les métiers de coursier et d’intermédiaire. Malgré ces assauts d’amabilité, les deux familles ne s’invitaient jamais l’une chez l’autre. Je n’ai pas en tout cas le souvenir d’un seul repas partagé avec les Mandel.

Bien que Paul Mandel l’y ait encouragée à maintes et maintes reprises, ma mère ne put jamais se résoudre à l’appeler « Popol. » Pourtant, chaque fois qu’elle évoquait Paul Mandel avec mon père ou moi, elle ne se privait pas de le désigner par son surnom. La considération dont se témoignaient les deux familles n’avait jamais outrepassé les frontières de l’intime. Mais cela n’empêchait nullement une surenchère d’égards et de prévenances en tous genres.

Leur fils unique ayant divorcé et se trouvant incapable de remplir pleinement son devoir parental, les Mandel assumaient à mi-temps la garde de leur petite-fille qui se prénommait Clara. Celle-ci était à peu près du même âge que le mien et faute de garçon avec qui jouer dans un rayon proche, j’avais été contraint d’assouplir mes critères quant au sexe de mes partenaires de jeu. Je conserve l’image d’une petite brune intrépide, coiffée à la garçonne. Malgré un joli minois, elle ne pouvait s’enorgueillir de ces attributs féminins très prisés que sont les seins et les hanches. Il fut rapidement établi cependant que Clara et moi finirions par nous marier. Le destin des deux familles était pour ainsi dire quasiment scellé.

Paul Mandel avait été transporteur indépendant. Propriétaire d’un camion de 19 tonnes, il approvisionnait plusieurs épiceries et commerces de village dispersés sur les Causses du Quercy. Paul Mandel se mettait en route dès cinq heures du matin, donnait un coup de main pour le chargement de la livraison puis commençait sa tournée à travers les campagnes environnantes. Le bruit rauque et poussif du moteur réveillait ma mère. En sa qualité de femme au foyer, celle-ci maudissait tous les travailleurs qui se levaient plus tôt qu’elle. Un jour d’école, comme mon petit déjeuner n’était pas encore prêt, je déboulai dans la chambre de mes parents et trouvai ma mère encore endormie. En jetant un coup d’œil par la fenêtre embuée, je vis que le camion de Paul Mandel était toujours garé dans son hangar et aperçus un écriteau qui annonçait sa mise en vente. Le transporteur pouvait jouir d’une retraite bien méritée.

Paul Mandel était un homme lisse et affable. Si rares étaient les opinions qu’il se donnait la peine d’exprimer qu’il était impossible d’être en désaccord avec lui, et encore moins de nourrir une quelconque animosité à son égard. Paul Mandel était ce qu’on appelle une bonne pâte. Et je n’ai jamais rencontré aucun homme qui chérissait et choyait son épouse comme il le faisait. Denise Mandel ne quittait jamais son tablier rose et ses chaussons d’intérieur. À l’inverse de ma mère, elle n’avait jamais revendiqué d’autre rôle que celui de femme au foyer. Je me souviens encore de la dernière fois où je la vis. Elle était alitée, à cause de son extrême état de faiblesse. Elle m’avait agrippé la main de ses doigts glacés et s’était laissée aller à la confidence :

« Saloperie de crabe que j’ai là, entre mes jambes… »

Je ne l’avais jamais entendu prononcer un seul gros mot et encore moins faire référence à ses parties génitales.

Un dimanche, quelques semaines après le décès de son épouse, Paul Mandel sonna chez mes parents. Ma mère, occupée à surveiller la cuisson du poulet dominical, courut ouvrir. Notre voisin semblait tout juste sorti du bain. Ses derniers cheveux étaient plaqués en arrière et alignés au cordeau sur son crâne dégarni et luisant. Il était impeccablement mis, sans toutefois ressembler à ces vieux beaux qui se leurrent sur leur éternel pouvoir de séduction. L’eau de Cologne dont il s’était généreusement aspergé menaçait d’entrer par effraction jusqu’au cœur du foyer familial et peut-être même de l’envahir à la manière dont Hitler s’était rendu maître de la Pologne. Paul Mandel, lui, se tenait en deçà du seuil de porte, observant scrupuleusement la ligne de démarcation ainsi matérialisée. Il tendit soudain à ma mère une boîte en fer blanc, comme si celle-ci lui brûlait les doigts :

« Tenez, dit-il, vous les goûterez… »

Et il était reparti aussi discrètement qu’il était venu, avant même que ma mère ait le temps de le remercier ou d’ouvrir le récipient pour en inspecter le contenu.

« Tiens, des madeleines ! » avait dit mon père en piochant dans le tas.

« Pas mauvaises… », avait-il ajouté, la bouche pleine.

Et comme à mon tour, j’approchais la main pour me servir, ma mère referma la boîte d’un coup sec.

« Pas avant le repas, ça risque de te couper l’appétit. »

Le dimanche suivant, Paul Mandel se présenta aux environs de la même heure.

« Ah ! laissez-moi deviner ! voilà, si je ne me trompe, notre livreur officiel de madeleines ! » fit ma mère en souriant.

« J’ai un peu amélioré la recette, répondit le vieux Mandel. Celles-ci ont une coque en chocolat. »

« Mais les précédentes étaient déjà tout bonnement délicieuses. Nous nous sommes tous régalés, n’est-ce pas, Lucien ? »

Je hochai la tête, tout penaud. Car des madeleines en question, je n’en avais pas vraiment revu la couleur. Je soupçonnais qu’elles avaient fini leur carrière dans le gosier des volatiles qui peuplaient le poulailler familial. Peut-être même avaient-elles nourri le poulet dont la cuisson était en train de se terminer, par une sorte d’économie circulaire avant la lettre.

« Il faudra absolument que vous me donniez la recette, » poursuivit ma mère.

Je savais pertinemment qu’elle n’avait aucune intention d’exécuter une recette qui dépassait ses aptitudes culinaires. Je devinais chez ma mère une amère pointe de jalousie. Bien que piètre pâtissière, elle se targuait d’avoir séduit mon père grâce à son gâteau au citron, gâteau qui figurait au menu de tous les repas dominicaux. Pendant toute mon enfance, j’eus la conviction que le gâteau au citron était la seule variété de gâteau au monde. Ce n’est qu’après la puberté que je découvris avec extase qu’il existait aussi des millefeuilles, des fraisiers et des babas au rhum. Les madeleines du vieux Mandel avaient eu le malheur d’exciter les papilles de mon père et son goût de la nouveauté. Et j’étais quant à moi douloureusement conscient de cette concurrence entre madeleines et gâteau au citron qui mettait en péril l’équilibre même de la famille.

Lorsque ma mère se disputait avec mon père, elle continuait néanmoins de citer Paul Mandel en exemple. Pour commencer, Popol n’était pas de ces vieux cloîtrés dans un appartement qui sent le chagrin et le moisi. Il savait ce qu’aérer une pièce voulait dire, lui qui, été comme hiver, dormait la fenêtre grande ouverte, sans craindre l’irruption d’un des nombreux cambrioleurs qui sévissaient dans les parages. Plus admirable encore, Popol prenait soin d’une maison devenue bien trop grande pour lui, sans le secours d’une aide-ménagère. Le camionneur s’était métamorphosé en fée du logis. D’après ma mère, mon père serait certainement bien incapable de se débrouiller tout seul s’il arrivait malheur à son épouse bien-aimée. Celle-ci n’était point pressée de vérifier son intuition mais si son cher époux avait su se faire cuire un œuf à la coque, elle en aurait sans doute été la première informée.

Comme j’étudiais Les Misérables à l’école, je comprenais en filigrane que Paul Mandel avait la bonté de Monsieur Madeleine et de Monseigneur Bienvenu réunis. Il s’était en effet occupé de son épouse « jusqu’au bout. »

Et pour finir, Paul Mandel continuait, malgré son deuil, à prendre la vie comme elle venait. Je l’apercevais parfois sur sa terrasse, allongé dans un transat et se faisant bronzer pendant des heures. Il était d’une génération qui n’avait jamais appris à craindre le soleil. J’appartenais quant à moi à une génération qui ne faisait pas mystère de son aversion pour les corps vieillis et dénudés, les poils blanchis sur le torse, les chairs fripées ou encore les peaux tavelées.

Ma mère reprochait souvent à mon père de ne penser qu’au travail et de ne pas avoir épousé la civilisation des loisirs, comme Popol avait si bien su le faire. Elle l’avait même menacé, un jour devant moi, d’« aller voir ailleurs. » Lorsqu’elle marchait dans la rue, disait-elle, les hommes n’arrêtaient pas de saliver. Elle avait la délicieuse impression d’être un chou à la crème ou une poire Belle Hélène passant sous le nez de ces messieurs. Imperturbable, mon père avait répliqué avec un humour dont, jusque-là, je ne le savais point capable.

« Pour l’amour de Dieu, arrête s’il te plaît de faire ta Marie-Madeleine. »

Cela avait suffi à clouer le bec de ma mère, du moins pendant un bon quart d’heure. Chaque dimanche apportait cependant une nouvelle preuve de sa joviale hypocrisie.

« Oh ! Encore des madeleines ! Mais il ne fallait pas vous donner la peine ! » disait-elle.

« Bah, ça me fait plaisir », répliquait le vieux Mandel d’un ton placide et modeste à la fois.

Mes parents se demandaient souvent d’où lui venait cette obsession pour les madeleines. Peut-être lui rappelaient-elles les jours heureux auprès de Denise ou encore de sa propre grand-mère bien que Proust, j’en suis sûr, ne figurât point parmi ses lectures. Comme tout le monde, j’avais aussi mon avis. Les madeleines étaient en quelque sorte un moyen de se rappeler au bon souvenir de ses voisins et de leur prouver qu’il était toujours de ce monde. Mais le mystère restait entier. Paul Mandel ne savait sans doute pas lui-même de quoi il retournait.

L’été, Paul Mandel repartait avec un panier rempli d’aubergines, de courgettes et de magnifiques tomates du jardin. Mais ma mère avait décrété un strict embargo sur les œufs de poule, car c’était encourager le vieux Mandel à récidiver.

Peine perdue. Chaque dimanche, rebelote. Le même rituel s’enclenchait sur le coup de 11h30 pétantes. Monsieur Mandel, rasé de près et habillé comme s’il revenait de la messe, traversait la rue qui séparait sa maison de la nôtre, chargé d’une boîte métallique puis sonnait à la porte, avec un sourire béat aux lèvres. Pris d’une panique irraisonnée, je filais à l’étage. Je voulais me cacher, sous un lit, dans un placard ou même le tiroir d’une commode. N’importe où. Devant la perfidie de ma mère, mes orteils se recroquevillaient d’embarras et de honte. Ma pire hantise était que Paul Mandel n’approche un jour du poulailler et n’y aperçoive quelques madeleines intactes, car si les gallinacées avaient d’abord picoré avec voracité sur ce qui leur apparaissait comme un don du Ciel, elles s’étaient progressivement lassées et se détournaient désormais des coques en chocolat avec un dédain manifeste. Depuis quand les poules se permettaient-elles de faire la fine bouche ? Nous vivions une époque éminemment décadente. Pour sa part, bien que profondément excédée par les offrandes récurrentes de notre voisin, ma mère ne laissait rien transparaître. C’est même avec une maestria sans cesse renouvelée qu’elle exprimait son éternelle gratitude :

« Décidément, Monsieur Mandel, vous nous gâtez, encore une fois ! Il ne fallait pas… »

« C’est pour Lucien, » s’excusait le vieux Mandel, lorsque j’avais eu le mauvais goût d’être souffrant au cours de la semaine écoulée. « Et puis, j’en fais toujours trop. Autant que le petit en profite ! »

« Lucien, Lucien, » criait alors ma mère, « Descends un peu ! Viens voir ce que Paul t’a apporté ! »

Vous parlez d’une surprise ! Je faisais d’abord la sourde oreille mais comme ma mère continuait à s’époumoner en hurlant mon prénom, je ne pouvais faire autrement que de sortir de ma cachette pour descendre au rez-de-chaussée.

« Allez ! Lucien ! Dis merci à Monsieur Mandel et surtout dis-lui à quel point tu t’es régalé dimanche dernier ! Les meilleures madeleines que tu aies jamais goûtées, m’as-tu dit, n’est-ce pas ? »

J’étais tenté de lui faire observer que les madeleines en plein mois d’août, c’était quand même un tantinet bourratif et même carrément étouffe-chrétien. Mais j’étais mal placé pour me plaindre, vu que les madeleines de la semaine précédente avaient été directement expédiées au poulailler, sans transiter par aucun de nos estomacs. Si quelqu’un devait se confondre en remerciements, c’étaient bien nos poules. Mais rassasiée et repue, la volaille était décidément bien ingrate.

Aux yeux de mes parents, la générosité débonnaire du vieux Mandel confinait au harcèlement. Sitôt qu’il avait le dos tourné, ma mère s’empressait de mettre en doute la qualité gustative de ces madeleines auxquelles elle se refusait pourtant de toucher : friables, indigestes, trop sucrées… Par bonheur, le vieux Mandel n’était pas de ces importuns qui s’incrustent chez vous dans l’espoir qu’on leur offre l’apéritif en fin de matinée ou même, avec un peu de chance, qu’on les invite à déjeuner et qui saisissent la moindre occasion pour déballer les mille et un souvenirs de leur vie passée. Depuis qu’étaient apparus chez lui les premiers signes de surdité, Paul Mandel abrégeait au contraire la conversation et s’éclipsait aussitôt remis en main propre son cadeau du dimanche.

Depuis le décès de son épouse, M. Mandel ne gardait plus sa petite-fille que les mercredis. L’hiver, Clara et moi jouions aux petits chimistes dans sa chambre. Denise avait expliqué un jour à ma promise que « la chimie n’avait pas opéré entre ses deux parents. » Telle était vraisemblablement la raison de leur divorce. Clara s’était depuis lors prise de passion pour l’étude de la matière — ses composants, ses propriétés, ses transformations — et tentait de conjurer le sort en se livrant à d’audacieuses expériences de chimie.

Du temps où Denise était encore en vie, il régnait chez les Mandel une très forte odeur de produits ménagers. L’air était saturé de substances toxiques en suspension. Je me dis souvent que c’est l’obsession de Denise Mandel pour l’hygiène domestique qui a fini par avoir raison d’elle. C’est un grand malheur que de confondre les sorcelleries de la chimie industrielle avec les sortilèges de l’alchimie sentimentale.

 

Clara était beaucoup plus avancée que moi en ce qui concerne les choses de la vie. L’été, nous jouions ensemble à cache-cache dans un grand champ de maïs. Moi qui n’avais à l’époque que trois poils au menton, je me fabriquais d’énormes et ridicules bacchantes en arrachant les soies des carouilles. Clara, elle, retroussait innocemment la gaine des jeunes épis et croquait avec délectation les grains les plus tendres. Lors d’un de ces jeux enfantins, la main de Clara s’était longuement attardée à l’intérieur de ma culotte courte. La petite-fille de Paul Mandel devait plus tard nier farouchement toute intention impudique de sa part. Elle n’avait fait que suivre le protocole scientifique destiné à mesurer mon coefficient de turgescence. Quoi qu’il en soit, le tout jeune adolescent que j’étais à l’époque en était resté coi et baba. Je frémis en songeant que Clara est aujourd’hui la fière épouse d’un notaire qui lui a donné quatre beaux enfants et par ricochet, une ribambelle de petits-enfants.

Cette histoire n’a strictement rien à voir, me direz-vous, avec les madeleines du vieux Mandel mais que voulez-vous, les souvenirs, ça remonte et quand ça remonte, tout remonte en vrac.

D’ailleurs, il me revient tout à coup un souvenir que j’avais oublié. Tous les dimanches, j’apportais moi aussi, à l’instar de Paul Mandel, un petit cadeau à ma mère. Dès potron-minet, je sautais sur son lit en brandissant vers elle un poème ou un embryon de récit que j’avais confectionnés à la hâte, à mon réveil. Elle eut sans doute préféré une tasse de café, une viennoiserie, un gentil bouquet de fleurs, un bijou de pacotille, bref toutes ces petites attentions qui ne traversaient jamais l’esprit de mon père.

Ma mère poussait quelques bâillements, s’étirait longuement et chaussait enfin sa fine paire de lunettes. Elle qui n’était pas une grande lectrice parcourait la demi-page en un quart de seconde avant de me restituer mon humble offrande.

« Oui, c’est pas mal, vraiment », s’exclamait-elle avec un enthousiasme feint. Elle en avait déjà trop dit. Comme les madeleines du voisin, mes écrits me semblaient réussir l’exploit de « peser sur l’estomac » malgré leur texture inconsistante.

Et puis, un beau jour, arriva ce qui devait arriver. Paul Mandel ne se présenta pas au rendez-vous. Se fiant à la légendaire ponctualité de notre voisin, ma mère en oublia d’éteindre le four où cuisait le poulet du dimanche. Mon père, le seul de nous trois à grappiller en douce une ou deux madeleines pour sa consommation personnelle, se retrouva privé de dessert. Nous avions tous fini par considérer comme un dû ce qui n’était qu’une marque de bon voisinage.

« Rien ni personne n’est éternel », soupira philosophiquement mon père.

« On ne pouvait pas continuer non plus à se goinfrer de madeleines, tous les dimanches », fit ma mère qui songeait déjà à remettre au menu son fameux gâteau au citron car les grands classiques, dit-on, ne se démodent jamais.

 

La maison de Paul Mandel avait les volets fermés. Peut-être le vieux avait-il été victime d’un accident domestique ou bien d’une crise cardiaque. Mes parents ne se donnèrent pas même la peine d’aller frapper à la porte de leur voisin pour s’enquérir de sa santé et connaître la raison pour laquelle il leur avait fait faux bond.

 

Un mois plus tard, M. Mandel sonna à notre porte comme si de rien n’était. Il avait étrangement rajeuni et venait d’épouser une veuve napolitaine rencontrée à l’occasion d’un voyage en Italie organisé par l’Amicale des anciens chauffeurs routiers du Sud-Ouest. Le tempérament volubile de Gabriella s’accordait à merveille avec les difficultés d’audition du vieux Mandel. Mais celui-ci ne fit point la sourde oreille lorsque sa nouvelle épouse se proposa de l’initier à la fabrication de la pizza calzone. Au beau milieu de leur lune de miel ! Et lorsque Paul Mandel souleva le torchon recouvrant le plat dont il était chargé, ma mère comprit que la malédiction ne connaîtrait peut-être jamais de fin.

 

Auteur : Philippe Cantié

2 réflexions sur “Le Cadeau du dimanche / Par Philippe Cantié”

  1. Drôle de goût, ces madeleines à la Magdelaine…
    Popol était-il dupe de sa voisine ?
    En tout cas, joli voyage culinaire et amoureux au travers des conventions sociales.

  2. Voilà un récit mené avec une intrigue entêtante. Un conseil à ceux obnubilés par le pourquoi : n’essayez pas de trouver une raison à toute chose. L’auteur nous apprend que la vie s’écoule pas à pas, sans nécessairement de lien logique entre chaque. Laissez-vous donc porter par le voyage culinaire. Vous risqueriez sinon de devenir fou.

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