Le Septième convive / par Claude Vierve

 

Le vigile frappait sur la vitre de la voiture avec un objet métallique. Christophe, écouteurs sur les oreilles, allongé à l’arrière sous une couette, n’avait d’abord rien entendu, mais le vigile insistait bruyamment. Ankylosé par le froid — cela faisait plus d’une heure qu’il attendait sur le parking de l’hôpital —, il se dégagea de la couette, mit un masque et ouvrit la vitre. Quand il passa la tête par la portière, le vigile le reconnut.

— Ah, mon pauvre Monsieur, vous attendez le docteur Baltard. Elle sera sûrement en retard. Dure journée. Paraît qu’en réa z’ont plus de place.

— Je sais Omar. C’est bien pour cela que je suis équipé.

D’une main, il souleva la couette. Omar sourit, fit signe de la main et s’éloigna en relevant le col de sa veste.

Vingt minutes plus tard, cette fois, c’était Françoise qui frappait à la vitre. Christophe reconnut le code convenu entre eux, remit son masque et ouvrit la portière.

— Viens, on va prendre ma voiture, ça dégagera le parking des médecins.

Tous deux s’éloignèrent de la Twingo de Christophe et se dirigèrent vers la BMW de son amie qui fit signe à Omar.

— Laisse-moi conduire, tu pourras au moins te détendre pendant le trajet.

Françoise s’installa sur le siège du passager et inclina fortement le dossier vers l’arrière. Elle ôta son masque et se tint le visage dans les mains en secouant la tête. Christophe sortit un CD de sa poche, l’introduisit dans le lecteur et sélectionna la plage. Aussitôt, la sonate à Kreutzer envahit l’habitacle. Françoise se tourna vers lui, sourit, embrassa sa main et se replongea dans la béatitude du siège incliné en fermant les yeux.

— Merci, ça fait du bien.

Ils avaient joué ce concerto ensemble la veille, après une dure journée comme celle-ci. C’était un des rares morceaux qu’elle se risquait à jouer au piano accompagnée par le violon de Christophe. Ils partageaient une passion pour la musique même si, bien sûr, ils n’étaient pas au même niveau. Christophe était musicien. La Covid le privait pour l’instant de représentations publiques. Mais son violon soutenait Françoise dans son combat quotidien contre la mort. Il vibrait en elle quand la lutte devenait trop dure, quand elle devait se passer de l’eau froide sur le visage, quand les plus blindés autour d’elle accusaient le coup.

Christophe sourit en voyant son amie épuisée se détendre et, rapidement, sombrer dans le sommeil. Bientôt cependant, il gara la voiture près du domicile des parents. À regret, il coupa le moteur et interrompit Beethoven. Françoise ne se réveillait pas pour autant. Encore plus à contrecœur, Christophe lui posa la main sur un genou qu’il secoua doucement en répétant :

— Docteur, oh docteur, faut y aller, faut que vous veniez, docteur.

Le réflexe professionnel ramena Françoise à la réalité. Oui, le réveillon. On était arrivé. Fallait y aller. Oui. Y aller.

Christophe la regarda. Elle répondit par un sourire crispé. Il gardait les mains sur le volant, le regard vide, comme un nageur qui va bientôt plonger et s’élancer dans son couloir. Françoise, les mains posées sur les genoux après avoir relevé le dossier, tête inclinée, se préparait mentalement comme si elle allait devoir rencontrer les proches d’un malade qui ne va pas mieux. Cette soirée serait désagréable, comme toujours. Alors pourquoi ? Non, rompre les derniers liens, non, elle ne le pouvait pas.

Christophe devrait subir l’ironie grinçante du père et de Marc, le frère aîné. Son seul plaisir serait de pouvoir échanger avec Antoine, un autre frère de sa compagne. Mouton noir lui aussi parce qu’intermittent du spectacle. Son inactivité forcée lui valait les sarcasmes du père. L’an dernier, à Avignon, Antoine avait participé à une nouvelle mise en scène de Médée d’après une tragédie de la Renaissance. L’auteur mettait l’accent sur la rupture du pacte conclu entre Jason et Médée. Il semblait accorder des circonstances atténuantes à Médée. Sorcière criminelle, mais d’abord femme instrumentalisée par son amant puis trahie. Lors du réveillon précédent, Marc, qui était avocat, avait écouté les propos échangés entre Antoine et Christophe. Sous le couvert d’une diatribe contre Médée et d’un plaidoyer en faveur de Jason, il avait profité d’un moment d’absence de Françoise pour s’en prendre à Christophe et afficher son mépris pour le « caniche » de sa sœur. Le ton était monté. Véro, la femme de Marc, avait réussi à trouver une échappatoire en avançant la remise des cadeaux. Les trois enfants de Marc et Véro avaient alors occupé les esprits et on oublia Jason et Médée.

Cette année, Véro et les enfants ne viendraient pas. Pour éviter d’être plus de six à table, elle irait passer le réveillon avec eux dans sa propre famille, trop heureuse de l’alibi que lui offrait la Covid. Françoise se souvenait de l’appel à l’aide dans les larmes de sa belle-sœur après le premier confinement. Deux mois avec son mari 24 heures sur 24. Le cancer de la tyrannie ordinaire.

Christophe et Françoise, sachant que, cette fois, les enfants ne seraient pas là pour faire diversion, redoutaient particulièrement le réveillon 2020. Ils se regardèrent à nouveau, Christophe fit un signe de tête, sa compagne acquiesça et tous deux remirent leur masque puis sortirent de la coquille protectrice de la voiture. Une bourrasque de vent glacial mêlé de pluie acheva de les préparer à entrer dans l’arène.

— Ah ! vous voilà enfin ! Tu aurais pu faire un effort pour une fois !

L’accueil du père était aussi chaleureux qu’attendu. Il n’accorda même pas un regard à Christophe. La mère le salua d’un air figé et sourit à sa fille sans l’embrasser. Elle ne put dissimuler un regard désapprobateur. Marc salua sa sœur comme s’il s’agissait d’une étrangère et fit un vague signe de tête à Christophe. Seul Antoine témoigna d’un réel plaisir à revoir Françoise et Christophe, à qui il adressa un sourire sincère.

Au moment où ils allaient passer à table, on sonna à la porte. Regards interrogateurs, silence. On n’attendait plus personne. Un livreur ? Françoise alla ouvrir.

— Fabien ! Quelle bonne surprise !

Elle laissa entrer son troisième frère et referma la porte. Antoine s’approcha.

— Ouais, super !

Christophe s’approcha également en souriant. Marc et sa mère se retirèrent près du sapin, l’air consterné.

— On avait dit pas plus de six convives.

— Oh ! On boit juste un coup et je me barre. Aérez après !

Fabien souleva les deux bouteilles de champagne qu’il avait apportées.

— Dehors ! Fous-moi le camp tout de suite !

L’ordre du patriarche tonna sans appel.

— Salut, papa, tu m’accorderas bien le verre du condamné, après je te débarrasse le plancher, promis, juré.

— J’ai dit dehors.

— Enfin papa…

— Vous, docteur, on ne vous a pas sollicitée.

— Mais papa, laisse-le quand même trinquer avec nous.

— Toi, le saltimbanque, je ne t’ai rien demandé non plus. Ici, c’est chez moi. De deux choses l’une, ou il sort ou c’est moi qui sors. Si vous voulez boire avec cet individu, libre à vous. Je vous laisse une demi-heure. Ensuite, je reviens et, s’il est encore là, je le fais virer.

— C’est ça, appelle les flics pour qu’ils jettent ton fils dehors parce qu’il est gay.

— Oh non, pas les flics, attends de voir. Une demi-heure, pas une minute de plus.

— Ouais, va chercher tes gorilles et fous nous la paix.

La porte claqua. Silence glacial. Marc restait en retrait, raide comme une bûche, livide. Françoise lui adressait un regard félin, indiquant clairement dans quel camp elle se rangeait. Antoine ouvrit le vaisselier et sortit des flûtes à champagne, aussitôt aidé par Christophe. Françoise continuait à garder un œil sur Marc. Un bouchon sauta. La mousse déborda des verres. Ni Marc ni la mère ne vinrent se servir. Les autres firent tinter leur verre.

— Joyeux Noël, Fabien !

— Joyeux Noël !

Tous les quatre formaient un cercle, savourant malgré tout ce bref instant, heureux d’être ensemble, simplement. Marc regardait les illuminations au loin, le dos tourné au groupe. La mère s’était retirée dans la cuisine. Françoise prit la deuxième bouteille non encore débouchée et la rendit à Fabien.

— Viens chez nous demain. On va fêter ça ensemble. Et viens avec Thomas.

— Je peux venir aussi ?

— Évidemment Antoine. Vas-y maintenant, Fabien. Ça m’a fait tellement plaisir de te voir. Tu viens la boire demain, hein ? Promis ?

— Sûr !

Là-dessus, Marc se retourna et lança un regard assassin à sa sœur. Ses lèvres tremblaient de rage. Déjà, il serrait les poings.

— Du calme, l’avocat. Je me barre, pas besoin de videur.

— Salaud, tu vas…

— Marc !

Christophe et Antoine s’apprêtaient à s’interposer entre les deux frères. Mais Fabien sortit rapidement, sans un mot, emportant la bouteille.

Marc saisit sur la table le verre qui lui était destiné et le jeta contre la porte. La mère ressortit de la cuisine avec une balayette, une pelle à poussière et une serpillière. Françoise la regarda faire sans intervenir. Une scène similaire lui revenait en mémoire. Elle avait quinze ans. Son refus de « ramasser les crasses de son frère ». La colère de son père. La gifle et les punitions qui avaient suivi. Sa résistance opiniâtre. L’abîme qui s’était creusé entre elle et Marc. Le soutien tacite de Fabien et d’Antoine à mesure qu’ils grandissaient. La source tarie de l’affection maternelle.

Antoine et sa sœur lavèrent et rangèrent les verres. Christophe vida le reste de champagne dans l’évier et fit disparaître la bouteille. Peu après, le père rentrait. Sans un mot, il se rassit à la même place et reprit avec Marc la conversation interrompue.

Le septième convive. Moins d’une demi-heure parmi eux. Physiquement. Mais sa présence n’en restait pas moins palpable.

Murée dans le silence, la mère apportait l’entrée. Elle aussi faisait mine d’ignorer ce qui venait de se passer. Elle se sentait coupable. La « maladie » du dernier-né devait résulter de ses erreurs éducatives. Françoise et Fabien : double échec, double peine. Car la cohabitation de sa fille avec un homme vivant à ses crochets lui paraissait à peine moins révoltante que la relation contre nature de Fabien et Thomas.

Assise entre Christophe et Antoine, Françoise regardait sa mère, un plateau en main, graviter autour de la table comme un astre mort. Les paroles creuses échangées entre Marc et leur père raisonnaient comme dans un caveau vide.

Le trio silencieux oscillait entre révolte et abattement. La pendule n’affichait encore que 22h. Christophe sentit la colère froide tendre les fibres de sa compagne. Il lui saisit la main sous la table. Elle ne réagit pas. Il jeta un regard à Antoine. Celui-ci saisit l’autre main. Elle plongea ses yeux dans ceux de son ami. Leur lac gris acier reflétait son infinie patience. Puis elle scruta le visage de son frère. Elle y retrouvait le mélange d’angoisse, d’espoir et d’attente si souvent perçu dans le regard de ses patients. La Covid avait bouleversé la vie d’Antoine plus encore que celle de Christophe. Il ne survivrait pas à un troisième confinement au domicile de ses parents. Au moins, il avait un diplôme. Ce n’était pas le cas de Fabien, chassé après une scolarité chaotique avant d’avoir terminé le moindre cursus. Françoise lui avait trouvé un poste d’aide-soignant.

La pendule égrenait interminablement les minutes. Seules les voix de Marc et de son père masquaient artificiellement le silence qui avait envahi la pièce après le départ de Fabien. Les drames que Françoise avait côtoyés, jour après jour, pendant cette terrible année jetaient une lumière crue sur l’absurdité de la scène qui se déroulait devant eux. Elle dégagea ses mains, saisit les couverts et grignota une feuille de salade. Demain, elle fêterait Noël avec Christophe et ses deux jeunes frères. Peut-être.

 

Auteur : Claude Vierve

2 réflexions sur “Le Septième convive / par Claude Vierve”

  1. Intéressante nouvelle, bien composée et qui rend un son très vrai.
    Ah, la famille… Lieu de conflits, redoutable à Noël, et plus redoutable encore par temps de Covid ! Bravo !

  2. Guérir le mal par le mal : un réveillon – corvée qui se transforme en une tragédie grecque nous ferait presque oublier la pandémie. Seul espoir, la musique ; à moins que cela ne finisse comme dans le roman de Tolstoï ? On attend la suite avec la 3ième vague…

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