Le Septième convive / Par Dominique

 

19 décembre 2021, 19h

— Entrez les filles, entrez !!!

— Bonsoir, Marie.

Marie était ravie. Elle avait invité ses cinq meilleures copines pour une soirée entre filles. Elle avait passé toute l’après-midi à cuisiner. Elle avait choisi avec soin le linge de table et les fleurs qui devraient la décorer. La soirée était spéciale, car cela faisait plusieurs années que les amies ne s’étaient pas vues. L’éloignement géographique des unes devant laisser la région pour leur travail et les horaires impensables des autres faisaient qu’il n’y avait pas eu d’autre occasion de se réunir. Mais ce soir, l’alignement des astres et surtout une farouche organisation de l’hôte avaient rendu cette soirée possible. Ce soir, en respectant bien les règles sanitaires, elle avait dressé la table pour six personnes.

 

— Les filles, donnez-moi vos manteaux et installez-vous !

Les cinq amies s’installèrent à table. Quelle joie de se retrouver. Les plats défilaient avec une lenteur mesurée permettant aux verres de vin une consommation qui ne l’était pas.

Toutes les amies dormaient à la maison « grâce » au couvre-feu… alors elles en profitèrent.

On parlait de la famille, du travail, les sujets de conversation se promenaient entre l’éducation des enfants pénibles et la Covid-19.

Jeanne maudissait son époux, qu’elle accusait de faiblesse face à son enfant terrible, tandis que Léa affirmait que son patron était l’homme le plus séduisant du monde. En somme, tout allait bien.

Chacune racontait sa vie aux autres, qui commentaient avec bienveillance, car elles s’aimaient.

Au dessert, Marie se leva d’une façon solennelle et prit la parole :

— Les filles, je vous annonce officiellement que je vais me marier cet été et, bien sûr, vous êtes toutes invitées !

Un « quoi? » général remplit la bouche des cinq autres jeunes femmes, puis : « avec Marc ? »

— Oui, avec Marc. Il m’a fait sa demande il y a une semaine et j’ai accepté… enfin je ne lui ai pas répondu, mais ce sera oui.

— Raconte ! Comment ça s’est passé? demandait Jeanne, prenant les autres de rapidité.

— Eh bien, un matin avant qu’il ne parte à la caserne, il m’a laissé sur son oreiller un message avec une boîte contenant ceci.

Marie tendait sa main gauche et montrait à l’assemblée son alliance en or.

Des hurlements stridents accueillaient la nouvelle, les amies étaient toutes folles de joie. Elles reluquaient le bijou en exigeant tous les détails. Marie ne se faisait pas prier pour leur en fournir.

Après cinq années de vie commune, enfin presque commune, elle avait décidé de devenir Madame Marc Gauthier. « Presque commune », parce que Monsieur était militaire de carrière et devait régulièrement partir hors du territoire national en « opérations extérieures ». D’ailleurs, expliquait-elle, il était parti l’avant-veille en Afrique pour une durée de trois mois.

Jeanne, probablement la plus curieuse de toutes, demandait :

— Et le mot, alors, tu nous fais voir le mot ?

— Après le dessert, répondait Marie avec le même ton qu’une maman promet une récompense à son enfant s’il est bien sage.

 

La conversation était concentrée sur le futur mari. Il était passé en revue : ses qualités, ses défauts, ses manies, ses atouts et ses capacités viriles. Le pauvre homme ne savait pas qu’il était disséqué comme une grenouille au milieu de cette horde de « médecins ».

Marie : « Ce que j’aime chez lui, c’est sa gentillesse. Tous les matins quand il est là, il me prend dans ses bras et me dit « Mon cœur que j’aime ? » ; je lui réponds « oui ? » et il ajoute «  rien c’est pour en être sur », puis il me prépare mon petit-déjeuner ».

Les cinq filles, dégoulinantes comme des guimauves, soupiraient en cœur : « Oh ! comme c’est romantiiiiiique ! »

Marie dit fièrement :

— Eh oui, il est comme ça mon homme ! Prise dans un élan de confidences, elle racontait pendant deux heures, avec une précision scientifique, ce que « son homme » était pour elle, comment ils vivaient leur couple, ses beaux-parents, bref, leur vie.

 

Puis on parlait de l’organisation du mariage : la date était déjà fixée, on attendait juste le retour du futur époux pour finaliser certaines modalités.

Chacune des convives apportait suggestions, critiques et réflexions.

En somme, c’était une merveilleuse soirée pour Marie.

Tard dans la nuit, lorsque les paupières commençaient à indiquer qu’il était temps de prendre un peu de repos et que l’ambiance laissait place à l’envie d’aller se coucher, Anne-Laure demandait à Marie :

— On peut voir ta demande en mariage ?

— Bien sûr. Je vais vous la chercher, elle est dans le tiroir de ma table de chevet.

Avec la rapidité de l’éclair, Marie, déjà de retour, leur tendait la demande.

Rassemblées pour que chacune puisse lire en même temps, elles lisaient avidement la lettre.

Un silence de mort s’installa.

Jeanne, les larmes aux yeux, levait la tête du papier, regardait Marie et lui demandait :

— Ça va Marie… ? tu… vas bien ?

— Bah, bien sûr. Vous n’aimez pas la demande que Marc m’a faite ?

 

Le papier disait :

 

À l’attention de Madame Marie Dontet

Le général Merlaud, chef de la compagnie du 4e régiment des parachutistes de Hicksville, a la douleur de vous annoncer le décès de l’adjudant Marc Gauthier, survenu le 10 décembre 2017 à 18h45.

L’adjudant Gauthier est décédé lors d’une opération militaire dans la région de Kidal au Mali.

Son corps sera rapatrié sur le territoire français le plus rapidement possible afin qu’il puisse recevoir les honneurs militaires du soldat tombé au champ d’honneur.

Au nom de tous ses camarades, nous vous prions d’accepter nos condoléances.

Bien respectueusement.

 

Auteur : Dominique

 

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