Le Septième convive / par Frédéric

 

La dinde, sortie du four, trônait sur un lit de pommes dauphine. Tous les membres de la famille, les parents, les grands-parents maternels et les deux enfants, lorgnaient la pauvre bête qui allait subir un massacre en règle orchestré par la découpe de Patrice. Le couteau allait trancher la volaille quand la sonnette retentit.

— Maman, je vais ouvrir ?!!!

— Non, Chloé, j’y vais, répondit Karine.

A la porte se tenait un jeune homme d’une vingtaine d’années, habillé d’un imperméable noir. Il était blond et disait à la quadragénaire d’une voix douce : « Bonsoir, je viens pour l’assiette du pauvre ».

Karine, abasourdie par cette demande, se tournait machinalement vers Patrice. Certes, on mettait toujours, comme la coutume l’exige, une assiette vide pour le pauvre, mais en sachant que personne ne viendrait jamais la réclamer. Et ce soir, comme par hasard en pleine période de crise sanitaire, ce jeune homme plutôt classe la demandait.

Grand-mère Colette, alertée par cette venue, arrivait à pleine vitesse (à la sienne) à la porte. Elle prit le jeune homme par le bras et l’entraîna vers l’intérieur en disant d’un air guilleret : « Mais bien sûr, jeune homme, venez ! Entrez donc ! Venez partager ce moment avec nous ! »

Ni Karine ni Patrice n’avaient eu le temps de protester. Ils ne pouvaient dire à Colette que la vigilance devait être de mise, car on était chez les beaux-parents. Et d’un coup, le jeune homme, débarrassé de son imperméable, se retrouvait installé en bout de table, à la place d’honneur.

— Tu viens d’où ? Tu fais quoi ici ? demandait Chloé avec la curiosité de l’enfance.

Le jeune homme au regard tendre se pencha vers la fillette comme pour lui révéler un secret :

— Je viens de très loin pour partager avec vous ce moment unique dans vos vies.

— Ah bon, et c’est quoi « un moment unique dans nos vies » ? demandait Chloé.

— C’est un moment que vous n’oublierez jamais.

Patrice, avec une voix assurée mêlant curiosité et inquiétude, demandait des précisions à l’intrus. Tant de questions lui venaient, mais la première fut s’il était ou non porteur du virus.

— Ne vous inquiétez pas, Patrice, je ne suis porteur d’aucune maladie ni virus.

— Et tu fais quoi dans la vie, Monsieur ? enchérissait Chloé.

— Je suis la Mort. Et je change les personnes en défunts. Tu comprends ?

Cette phrase changea le cours de la soirée, le cours des choses mêmes. Tandis que Patrice tentait de persuader Chloé que c’était pour rire, Karine eut un frisson d’effroi et resta sans voix. Colette s’exclamait : « Ah bah ! Elle est bien bonne celle-là ! Un aussi jeune homme qui se dit être la Mort ! Moi, je signe quand vous voulez ! » Elle éclata de rire.

— Il faudra attendre un peu pour me revoir après cette soirée, Colette, dit le jeune homme.

Patrice, d’un ton inquiet et empoignant à nouveau le couteau de la dinde :

— Mais vous qui prétendez être la Mort, vous venez pour quoi en somme ?

— Je viens faire mon travail, voilà tout. Vous savez, il est rare que je me fasse connaître comme cela ; visiblement. J’agis habituellement dans l’ombre, furtivement, sans grandeur. Aujourd’hui, c’est spécial.

— Bah oui, c’est Noël !! Et y a les cadeaux !! disait la petite Chloé.

— Oui, il y a les cadeaux… et tu sais, Chloé…

Karine comprit. Elle coupa la parole au jeune homme par un « non » qui devenait de plus en plus fort. Ces yeux se noyaient dans des larmes qui envahissaient ses joues. Elle avait compris.

Le jeune homme se tourna vers elle :

— Vous n’y pouvez rien ; c’est comme cela.

— Non, non, non ! Je vous l’interdis ! Vous comprenez ? Je m’en fous, je vous l’interdis !

— Vous n’y pouvez rien ;c’est comme ça, répétait-il. C’est la vie.

Patrice comprit à son tour, un peu en retard comme toujours. Il se leva avec rapidité, le couteau à la main, et empoigna le col du jeune homme. Il plaça le couteau sous sa gorge et lui dit d’un ton menaçant :

— Et tu vas faire quoi, maintenant ? Hein ? Je vais te le dire, moi. Tu dégages d’ici ou je te découpe comme cette dinde !!!

Toujours d’un ton calme, le jeune homme plaça sa main sur le bras de Patrice qui retombait comme par inertie, lâchant le couteau.

— Vous n’y pouvez rien ; c’est comme ça.

Se dégageant de l’emprise de Patrice sans la moindre difficulté, il se retourna vers Chloé, qui s’était réfugiée dans les bras de sa mère. Il s’agenouilla et lui dit toujours calmement :

— Tu vas venir avec moi, car tu es très malade. Tu ne le sais pas encore, ni même ta famille. Mais fais-moi confiance, tu l’es. Tu ne pourras pas survivre à cela. Et je suis là spécialement, car je sais que pour ton papa, ta maman, tes grands-parents et ton grand frère, ce sera un enfer de vivre sans toi. Car tu es la petite fille la plus gentille et la plus jolie du monde. Je suis là pour leur faire un cadeau en retour. Oui, à chacun d’eux. Pour qu’ils puissent mieux vivre sans toi.

Il lui tendit la main. « Tu viens avec moi, s’il te plaît ? » Machinalement, l’enfant lui donna la main. Aucune des personnes présentes ne pouvait bouger ni empêcher l’effroyable scène de cet inconnu qui prenait la petite Chloé. Ils disparurent, tout simplement.

Un instant plus tard, Karine hurlait de douleur. Patrice, pleurant, la prenait dans ses bras. Colette et son époux, choqués, ne disaient mot. Et le grand frère, Arthur, les larmes aux yeux, la tête baissée, découvrit qu’une feuille de papier avait été déposée dans chacune des assiettes. Une date figurait sur chaque feuille.

La sienne était le 8 avril 2092.

 

Auteur : Frédéric

 

4 réflexions sur “Le Septième convive / par Frédéric”

  1. Brrh… On se croirait dans un film de Bergman !
    Il ne manque que le jeu d’échecs.

  2. Très bon suspense, car on ne veut pas croire à la mort de cette petite fille d’autant plus que le début est surprenant mais pas inquiétant. Bravo !

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