Le Septième convive / par Hélène Sneed

 

C’est une maison toute simple, maison en pierre de paysan du Quercy, isolée, à mi-pente de la vallée, à peine plus que centenaire, avec pour tout chauffage, une grande cheminée. Dehors, la vallée de cet affluent de l’Aveyron est toute blanche de givre et il a fallu deux jours pour que l’eau gelée dans les conduites d’eau de la maison accepte enfin de fondre.

Ils sont arrivés tous les quatre en pleine nuit venant de Versailles pour retrouver la mère et la sœur qui, depuis des heures, alimentaient un feu d’enfer pour tenter de créer une température vivable pour de jeunes enfants.

Cette année, ils seront six à Noël dans leur antre semi-glacial, doucement heureux de partager ces moments de fête, un peu excités par ces conditions particulières de confort et un peu perdus par ce petit nombre.

Cette année, ils restent aussi douloureux depuis l’accident de la sœur aînée en décembre dernier. Pendant dix ans, Noël se passait chez elle avec les six frères et sœurs, leurs conjoints et enfants. Ces Noëls si doux aux jeunes enfants ont existé grâce à ses qualités à elle d’attention à chacun et à tous à la fois. Cette année, personne dans la famille n’a eu le cœur de reprendre le flambeau.

« Haut les cœurs ! » avait-elle habitude de clamer avec un sourire résolu quand son moral ou celui d’un autre tendait à faiblir.

Haut les cœurs, donc !

Six, c’est tout de même un assez joli numéro, rond, équilibré, un numéro qui permet une jolie tablée bien ronde, ni trop petite, ni trop grande et qui promet de beaux échanges entre tous les convives.

Chacune s’affaire à sa mesure pour préparer la soirée, passant du froid glacial de la cuisine à la chaleur relative de la grande pièce où la mère crée artistiquement une de ces décorations de table à la fois douces et brillantes dont elle a le secret. Bientôt la soupe à l’oignon mijote avant d’être mise à gratiner plus tard dans la soirée. La vaisselle de l’arrière-grand-mère est sortie du grand buffet, les verres centenaires incroyablement fins agrémentent le tout. Les plateaux de petits fours salés sont prêts, tartinés par les petits devant le feu. Quelques miettes ou morceaux de pain sont bien tombés par terre devant la cheminée, mais qui s’en préoccupe ? Nul reproche n’est de mise ce soir ! Demain est un autre jour !

En d’autres circonstances, les filles auraient adopté de jolies robes et l’époux son smoking. Ce soir, ce sera doudounes de rigueur, température de la pièce oblige.

Le bouchon de champagne a sauté, tout le monde a ri et applaudi. Chacun a complimenté les enfants des délicieux petits fours qui ont accompagné les bulles.

Les voici donc tous six à table, égayés par ces verres de bon vin et tout le monde se détend, bien décidé à profiter de ce rare moment de réunion et de fête. La conversation bat son plein et le défilé de délices va pouvoir commencer. Mais brusquement, que se passe-t-il ? Quelque chose se produit qu’on ne sait expliquer, un arrêt, une pause. Chacun perd son assurance et les regards se perdent. Vous vous êtes déjà retournés dans la rue avec une impression d’être observé, n’est-ce pas ?… et c’était vrai, n’est-ce pas, vous confirmez, quelqu’un regardait votre dos ?

Eh bien là, ce sentiment d’observation les fait taire et se retourner un peu dans tous les sens sur les chaises. Cela gratte en peu derrière le dos, vous savez bien, comme une petite aiguille qui essaierait de vous traverser. Mais enfin, c’est impossible, la maison est fermée et même barricadée pour éloigner le froid. Il n’y a personne ici à part eux six, aucune inquiétude, aucun doute. Que se passe-t-il alors ?

— J’ai l’impression qu’on nous regarde, pas vous ? Ce n’est pas possible !

— Même impression, mais d’où ça vient ?

Les petits yeux de François, cinq ans, trouvent la clef du mystère.

Sur le mur d’angle de la cheminée se trouve un vaisselier au-dessus d’un vieil évier en pierre. Les deux étaient là quand les parents ont acheté la maison il y a cinquante ans et sont restés, vestiges d’une époque ancienne et révolue. Les étagères en sont occupées par des assiettes et des plats également anciens dont on ne savait quoi faire et qui finissent là leur histoire de vaisselle. En haut sont les assiettes, disposées de façon à presque se toucher, en bas sont les plats, plus espacés, et quelques bols. On ne fait plus guère attention à cet ensemble remisé à un rôle de décoration. Sauf le petit François qui, lui, observe et ressent tout, privilèges de son âge. Entre deux assiettes de l’étagère du haut, il a vu deux yeux noirs et brillants fixés sur la tablée, et ceux-ci sans doute depuis un moment, car chacun en a bizarrement ressenti l’impact. La mère sursaute, horrifiée : « Un loir, il y a un loir dans le vaisselier !». Vous connaissez les loirs, ces petits animaux qui adorent vivre dans les toits des maisons, se faire des nids sous les oreillers ou dans les piles de nappes, grignoter la moindre miette et… laisser de peu appétissants souvenirs. À part ces désagréments nombreux pour nous habitants de maisons, ce sont de délicieuses créatures dotées de jolies taches noires autour des yeux en forme de lunettes et d’une longue queue touffue. « Comme il est mignon, on peut le garder ? » crie l’enfant. Le visiteur inattendu a repéré les miettes et morceaux de pain tombés devant la cheminée et, immobile, guette l’inattention de la tablée pour s’en faire un festin.

— Regarde, il a faim, il sera notre septième convive de Noël !

Comment résister ? Demain est un autre jour ! Ce soir, au moment de ranger, on oubliera avec soin les petits riens laissés par des enfants devant la cheminée.

 

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« On me demande souvent pourquoi mes romans se déroulent en Angleterre. La réponse se trouve dans ma philosophie : écris sur ce qui t’intéresse, écris sur ce que tu aimes, écris sur ce qui te donne de la joie. Écrire est une agréable torture, il semble fou de s’y engager si on n’est pas dirigé par quelque chose qu’on aime. » Elizabeth George

 

Auteur : Hélène Sneed

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