Le Septième convive / par JLB

 

J’ai fini par accepter cette invitation inattendue et si soudaine des de Morley dans leur manoir de l’Arrouaise. Un bref billet de Marie, je n’ai pas pu résister. La revoir, me noyer sans ses yeux émeraude, m’enivrer de son parfum, effleurer sa main, sentir sa peau satin. Mais quel vertige me saisit et quelle souffrance à la fois !

Les Bonami et les Rénal sont de la partie, des notables du bourg avoisinant. Il nous arrive de nous y croiser sans pour autant nous fréquenter assidûment. Mathilde Bonami est une femme charmante, toute en rondeur avec de jolies épaules soulignées par un décolleté généreux.

Nous voici tous les sept installés dans le salon jouxtant l’interminable salle de réception, laquelle dispose de nombreuses portes-fenêtres dévoilant une large vue sur les massifs de buis bien ordonnés entourant les bassins. Les jets d’eau, surpris par la vague de froid, forment d’étranges statues de glace. En contrebas, on aperçoit un plan d’eau cerné de saules, de charmes et de hêtres centenaires.

On distingue au loin le chant entêtant des canes colvert. Les puissantes bourrasques du vent de nord-est font craquer les branches à la cime des arbres. Certaines, alourdies par le givre, se brisent net comme du verre, vaincues. Décidément, ce mois de février est bien féroce.

Je me place entre Mathilde et ce Léon Rénal, un arriviste sans intérêt que je soupçonne fort d’être son amant. Le chien de la maison, un énorme bouvier des Flandres, vient s’affaler à mes pieds. Une puanteur inouïe nous assaille soudain. Nul ne dit mot de peur de respirer.

Un ordre claque, tranchant : « Rodolphe, espèce de charognard, dans ta couche ! » Le molosse s’éclipse discrètement, la queue basse.

Il fait un froid glacial malgré la flambée dans la haute cheminée. Emma, l’épouse de Léon, se trouve en face de moi. Je la vois frissonner de tout son être. Gustave, le mari de Mathilde, se tait, semblant plongé dans une douce mélancolie.

Les flammes des candélabres vacillent au gré des courants d’air.

Nos hôtes, Charles et Marie, nous servent un exquis vin de porto et des biscuits fins, la conversation commence frileusement. Un bouquet de camélias orne le guéridon.

Nous apercevons subrepticement le majordome s’affairer dans l’autre pièce. Des bruits de couverts retentissent parfois.

— Alors Julien, toujours célibataire, s’écrit Charles d’un ton enjoué. Et votre projet de départ pour le Nouveau Monde, qu’en est-il ? Ah que je vous envie, mon cher !

Marie le coupe, comme agacée. Elle me fixe intensément, les yeux brillants, presque implorants :

— Monsieur, quelles sont les dernières nouvelles de Paris ? Savez-vous si le Roi et la Reine ont pu atteindre l’Angleterre ?

— Ils seraient proches de la côte normande, du côté de Fécamp, afin de rejoindre un navire anglais mouillant au large, intervient Léon.

— D’ailleurs, la garde nationale est à leurs trousses et je ne donne pas cher de leurs têtes, ajoute Emma. Charles la fusille du regard.

Marie se fait à nouveau pressante :

— Monsieur, vous connaissez notre loyauté sans faille envers le Roi. A-t-il eu raison d’abdiquer et de s’enfuir ainsi de notre chère France ?

Mon cœur se serre.

— Madame, l’insurrection gronde dans Paris et la plus grande confusion y règne. Le général Bugeaud a fait donner le canon sur les barricades boulevard des Capucines, les pavés sont rouges de sang. La République sera sans doute bientôt proclamée par le gouvernement provisoire. Mille fois hélas, il est trop tard, bien trop tard pour infléchir le cours de l’Histoire !

Mon cœur se meurt.

 

Dring, dring, dring… j’ouvre enfin la porte, hagard, blafard et tout penaud. Nom de dieu, j’ai dû m’endormir sur le canapé. Tous mes amis sont là, Marie, Léon, Emma, Gustave, Mathilde et ce bon vieux Rodolphe. Je les fais entrer.

— Alors Julien, cela fait plus de deux heures que nous t’attendons pour le dîner. Quelle horrible tête tu fais, on dirait un vrai zombie ! Tu te rends compte, impossible de te joindre, nous nous sommes tous fait un sang d’encre.

Marie, soudain blême, remarque les quelques tablettes de cachets négligemment laissées sur la table basse.

— Julien, tu m’avais pourtant promis d’arrêter ces saletés de médocs…

 

Auteur : JLB

 

Note : toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite. Il s’agit d’une fiction même si quelques faits historiques apparaissent ici et là dans le récit.

1 réflexion sur “Le Septième convive / par JLB”

  1. De quelle fiction parle notre 7ième convive ? De l’insurrection de 1834 ou d’un dîner en 2021 ? Il faut le demander à Rodolphe !

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