Le Septième convive / Par Lysistrata

 

« Et procurez du pain à ceux qui n’en ont pas ».

Les derniers mots du Benedicite venaient de retentir et les six convives s’assirent autour de la table dans un grand bruit de chaises. Le comte et la comtesse Du Mât d’Artimon, nobles bretons, recevaient dans leur manoir pour la fête de Noël.

Six ! pas un de plus. Ainsi en avaient décidé les autorités de la République. M. Castex l’avait martelé à la télévision : six, pas plus, sinon risque de contagion et… on vous envoie les gendarmes. Et c’est 135 euros d’amende. Le professeur Salomon, imitant son homonyme biblique, avait même proposé que « Papy et Mamie » aillent déguster la bûche (coupée en deux) dans la cuisine !

L’année 2020 n’en finissait pas d’agoniser dans la grisaille.

On s’en souviendrait de celle-là ! « Annus horribilis », disaient les rares passants que l’on rencontrait dans la rue, le visage masqué et se tenant à distance. Toute rencontre était un danger, peut-être mortel. Sur le chemin des douaniers, longeant la mer, qui sentait bon l’aubépine et offrait, de criques en plages, un panorama splendide, peu de promeneurs : on pouvait rencontrer quelqu’un venant en sens inverse. La mort assurée !

Monsieur le comte était de mauvaise humeur. Pour ne pas froisser sa femme, il avait dû inviter ses beaux-parents et, par conséquent, renoncer à inviter ses propres parents qui, eux, à quelques kilomètres de là, à Vannes, fêtaient Noël seuls dans leur HLM. Deux de ses quatre enfants n’avaient pu être invités non plus. Une fête de Noël dont la moitié de la famille est exclue. La photo des absents, en évidence sur le vieux buffet sculpté, ne remplaçait pas leur présence.

La tempête Bella, au-dehors, faisait rage. Par la grande verrière, on apercevait des nuages noirs qui fuyaient devant une épouvante. Les hauts peupliers qui bordaient la plage s’inclinaient de droite et de gauche, poussés par un géant maléfique. Dans la cheminée, où l’on avait fait un feu pour se réchauffer, le vent s’engouffrait en hurlant comme une âme réprouvée cherchant le repos. De temps en temps on entendait le bruit mat de la chute d’une pierre ou d’une grosse branche. Ce sont les dieux bretons qui se déchaînent, songeait le comte. Ce temps pourri donnait la migraine à la comtesse et les deux aïeuls, sans oser parler, regardaient sévèrement cette grosse femme aux oreilles rouges, sur le retour d’âge, en train d’agiter son verre d’eau pour hâter la dissolution de son comprimé d’aspirine. Hormis les hurlements du vent, on n’entendait que les paroles étouffées des deux jeunes qui, dans la cuisine, ouvraient les huîtres.

Enfin elles furent apportées sur la table. Deux plateaux de douze. Divisées par six convives, cela ne faisait pas plus de quatre huîtres par personne, calcula le comte, espérant secrètement que certains n’en prendraient pas.

— J’ai la migraine. Je donne ma part, s’écria la comtesse. Et le comte fit aussitôt passer l’assiette de sa femme dans la sienne tout en faisant semblant de s’en attrister.

 

Pourtant, ni les huîtres ni le muscadet ne suffisaient à dérider les convives. Le couple âgé gardait le masque sur le visage. Les autres se moquaient. Les injures fusaient : « complotiste », « rassuriste », « négationniste ». Ces gros mots étaient destinés au comte et à la comtesse. Le vieux se fit traiter par son beau-fils de « vieil hypocondriaque ». Sa femme prit sa défense en traitant leurs hôtes d’irresponsables et d’assassins. Les deux jeunes, indifférents, s’envoyaient avec leur téléphone portable, sous la table, des messages qui déclenchaient un rire sous cape, vite étouffé.

Tout à coup, le garçon, qui faisait face à la baie vitrée, se figea, les yeux rivés sur une apparition.

— Qu’est-ce qui te prend ? lui demanda-t-on.

— Là, devant. Vous ne voyez pas ?

Tous se précipitèrent à la fenêtre. Le ciel et la mer étaient noirs. Mais en écarquillant les yeux, on finissait par distinguer des mâts, des voiles carguées, des cordages suspendus, une étrave, tout un monstre immense qui voguait sans faire aucun bruit. Cette chose blanchâtre et silencieuse, haute comme un immeuble, qui s’avançait dans la nuit et le brouillard, balancée par la tempête, ressemblait à un navire. Mais sans moteur, sans rames et sans voiles, il semblait voler au-dessus du niveau de la mer. Tous avaient quitté la table et contemplaient ce vaisseau fantôme. Personne n’avait le courage de parler. Il n’y eut que la jeune Solange qui, avec l’insouciance de ses seize ans, osa fredonner « Es kommt ein Schiff geladen… » Un vieux chant de Noël.

On se rassit autour de la table.

— Je vais chercher la dinde aux marrons ? demanda Erwann d’une voix tremblante. Lorsqu’il revint, avec le plat, l’apparition avait encore grossi, elle s’était rapprochée. C’était bien un navire. On compta quatre mâts. Allait-il accoster sur la plage ? Les convives avaient posé leurs couverts, les jeunes avaient abandonné leur portable, les vieux avaient ôté le masque, tous se taisaient. Les visages étaient devenus pâles. Personne n’osait reprendre la conversation.

Et soudain retentirent des coups violents frappés contre la porte.

On se regarda. L’angoisse montait encore d’un cran.

— Ce doit être la police qui vient vérifier que nous ne sommes pas plus de six, osa plaisanter quelqu’un. Encouragé par cette hypothèse, le jeune Erwann alla ouvrir. Une masse sombre et ruisselante se précipita dans la pièce. Lorsqu’il eut ôté son capuchon verdâtre, on découvrit un visage buriné, des sourcils épais, des cheveux hirsutes, des yeux étincelants, striés de sang. Le comte avait rappelé son courage de noble breton.

— Les enfants, dit-il, allez lui chercher une assiette. Il partagera notre repas de Noël.

Les cinq autres convives protestèrent.

— C’est de la folie, dit l’un. Il va nous contaminer.

— D’ailleurs, nous n’avons pas le droit d’être sept à table.

— On ne sait même pas qui c’est, ce type !

— Il sent la fièvre d’une lieue, cita la jeune fille, étudiante en lettres.

Le maître de maison, très grand seigneur, restait inflexible :

— Si nous ne sommes pas capables de faire une place à notre table au pauvre qui passe, nous ne sommes pas dignes du nom de chrétien.

— Mais, mon ami, lui dit sa femme. Ta générosité risque de nous coûter 135 euros !

— Par personne ! ajouta quelqu’un.

L’homme avait ôté son vêtement de pluie.

— Puis-je vous demander qui vous êtes, Monsieur ? lui dit le comte.

— Dutch, répondit l’homme.

— Cela veut dire allemand, dit Solange.

— Non, cela veut dire canard en anglais, dit Erwann.

— Je crois plutôt que cela veut dire hollandais, dit la comtesse.

On se rallia à cette hypothèse. Mais comment un Hollandais pouvait-il arriver, un soir pareil, sur une côte du Morbihan ?

— Monsieur, dit la comtesse, nous n’allons pas vous laisser dehors par un temps pareil. Mais vous devrez manger dans la cuisine. Mes enfants vont vous servir. Nous n’avons pas le droit d’être plus de six à table. Notre gouvernement nous le défend.

— Dans la cuisine ? Pas question, dit le comte.

L’homme s’était approché de la baie vitrée. On distinguait mieux, à la lueur rouge du feu dans la cheminée, sa culotte de cheval, ses hautes bottes, la large ceinture rouge autour de ses reins, d’où pendait un poignard, une chemise de flanelle ouverte sur une poitrine velue et balafrée. Il semblait un corsaire (ou un pirate) sorti d’un passé révolu ou d’un opéra de Wagner.

— Il est à vous, ce bateau ? lui demanda le comte. L’homme fit oui de la tête.

— Captain, dit-il fièrement. Puis il s’assit à table et se versa un verre de vin. Comme il ne parlait que le hollandais, on renonça à lui faire la conversation. On le laissa manger et boire pour ne pas contrarier le comte. Puis on entendit, venant du bateau, une rumeur, une musique étrange sur deux temps. Le jeune Erwann avait une explication : c’étaient les matelots qui appelaient leur capitaine en dansant d’un pied sur l’autre. Le septième convive tendait l’oreille à cet appel. Et il se leva, sans attendre la bûche. Mais avant de partir, il jeta sur la table un paquet de vieilles lettres, scellées à la cire. Le comte, courtois jusqu’à la fin, le raccompagna. Lorsque le visiteur fut parti, il y eut encore un moment de silence. On ne pouvait croire ce qu’on venait de vivre. L’homme laissait encore derrière lui une odeur de goémon moisi et de vieux soufre. Puis les conversations reprirent, dans le plus grand désordre. Chacun parlait, personne n’écoutait, comme il arrive dans les meilleures familles après une émotion collective.

— Et les lettres ? On en fait quoi ? demandèrent soudain les jeunes.

En effet, on avait oublié les lettres que l’homme avait déposées sur un coin de table.

— Il veut sans doute qu’on les fasse suivre ?

— Alors, en plus, on doit lui servir de facteur ? glapit l’aïeule, qui se remettait lentement de sa peur.

— Regardons à qui elles sont destinées.

Et ils lurent les noms sur les enveloppes : Stofflet, La Roche Jacquelin, Charette… Des noms de chouans célèbres. Il y avait aussi : Talleyrand, Bonaparte. Et encore des noms de maréchaux d’Empire : Murat, Brune…

— Mais ces gens-là sont morts depuis longtemps !

C’était vrai. On se regarda en silence.

Enfin la comtesse se précipita, mit des gants, et jeta le paquet dans le feu.

— Vous ne voyez pas que ces vieux papiers sont dangereux ? Ils sont sûrement pleins de virus. Et pires que la Covid ! La peste peut-être !

Un frémissement d’angoisse parcourut la famille devant cette perspective effrayante. Le jeune Erwann en profita pour retirer une lettre du feu :

— J’en garde une, en souvenir. Nous l’accrocherons à une poutre. À côté d’un fer à cheval.

Puis on regarda par la fenêtre : le mystérieux navire, rejoint par son capitaine, s’en allait. Il n’était déjà plus qu’une tache blanchâtre, au fond de l’horizon.

— Pauvre capitaine, tout de même…, dit le comte. Une part de dinde et quelques marrons, c’est tout ce que nous avons pu lui donner. Il n’a pas même mangé sa part de dessert.

— Ce n’est pas de nourritures terrestres dont il avait faim, dit la comtesse.

 

Auteur : Lysistrata

Avis de tempête (roman) et Ombres sur Versailles (nouvelles), Éditions du Panthéon.

kokochka.pouchkine@gmail.com

2 réflexions sur “Le Septième convive / Par Lysistrata”

  1. Récit plein d’humour et d’embruns, avec une montée du suspense qui emporte le lecteur dans le fantastique. Belle écriture.

  2. GÉRARD OSBERT

    Quand un monde errant dans la pandémie rencontre un vaisseau fantôme, cela donne des frissons…

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *