Le Septième convive / par Marie-Christine Pâris

 

Francine ferma la radio d’un geste sec et se tourna vers son mari :

— Tu as entendu ? Maintenant, c’est clair : pas plus de six personnes à table pour Noël. Toi, moi, Myriam et son copain, Julien et Anaïs, ça fait tout juste le compte.

— Et Timothée, tout de même.

— Bien sûr, Timothée, mais lui, il a cinq ans et ça ne compte pas : six adultes plus les enfants.

Bertrand restait songeur :

— Et pour maman, qu’est-ce qu’on fait ?

— Ce n’est pas possible, tu vois bien : on ne peut pas les inviter, ni ta mère ni mes parents. C’est ce qu’a dit hier je ne sais plus quel scientifique : « Pour manger la bûche, papy et mamy iront à la cuisine pendant que vous resterez dans la salle à manger ». On ne va pas les faire venir de Meudon ou de l’autre bout de Paris pour les mettre dans la cuisine ; et elle est petite, ils n’y tiendraient pas ! Non, c’est mieux comme ça. On verra plus tard… Le problème, c’est que pour six, je ne vais pas pouvoir faire un chapon, c’est trop gros ; une pintade peut-être ? Ou deux pintades alors ?

 

Elle jeta un œil sur la pendule, attrapa son sac et son manteau et sortit en coup de vent. Bertrand était moins pressé puisqu’il faisait toujours du télétravail. Il alla à la cuisine préparer un nouvel expresso, qu’il but lentement. C’était l’heure de s’asseoir devant son ordinateur, mais il tergiversait ; depuis des mois, de confinement en reconfinement et couvre-feu, il se sentait enchaîné à son écran sans espoir de voir sa peine se finir un jour. Francine avait plus de chance ; elle n’arrêtait pas de se plaindre, comme toujours, mais elle allait au lycée, elle parlait avec ses collègues et ses élèves ; une vie presque normale, en somme.

À treize heures, il décida de profiter du pâle soleil de décembre pour aller marcher au Parc en grignotant un sandwich. Ça détendrait son dos douloureux et il pourrait penser tranquillement au réveillon. Francine n’avait pas tort de privilégier leurs enfants, en respectant les consignes sanitaires. Mais comment annoncer cela à sa mère ? Elle n’avait pas tellement d’occasions de les voir et ne pas fêter Noël avec eux allait lui briser le cœur. Il respira un grand coup, s’assit sur un banc à l’écart et prit son téléphone. Après quelques amabilités, il se lança :

— Maman, je dois te dire… pour Noël… Tu as entendu le Premier ministre, n’est-ce pas ?

Elle répondit sur un ton bizarrement léger :

— Oui, il veut préserver les vieux et il leur demande de ne pas sortir.

— Heu, c’est ça. Alors, avec Francine, on a pensé qu’il valait mieux…

— Que je ne vienne pas dîner chez vous ? Vous avez raison, je n’aurais pas été tranquille, avec tout ce qu’on dit. C’est bien mieux comme ça.

Bertrand essaya de retenir le gros soupir de soulagement qui montait en lui :

— Vraiment ? Tu es sûre que tu ne vas pas le regretter ? Qu’est-ce que tu vas faire ?

— Je regarderai tranquillement la télé. Même si ce n’est plus comme avant, je trouverai bien quelque chose. Et puis, il y a la messe de minuit avec le pape.

— Très bien, Maman. Je te laisse, je dois retourner travailler. Au revoir. Bisous.

— Je t’embrasse, et Francine aussi.

 

Vingt-quatre décembre, dix-neuf heures. Satisfaite des bonnes odeurs qui venaient de la cuisine, Francine mettait la dernière touche à la décoration de la table quand son portable sonna :

— Allo, Myriam ! mais qu’est-ce qui se passe, ma puce ?

Quand Bertrand remonta de la cave cinq minutes plus tard, il trouva sa femme abattue, le téléphone toujours en main :

— Inutile d’attendre Myriam, elle ne viendra pas ce soir. Elle vient de rompre avec son copain, qui revoyait toujours son ex. Bon débarras, du reste, je n’ai jamais supporté ce type ! Enfin, ce soir, c’est le drame, elle est effondrée.

— Mais justement, il faut qu’elle vienne ! Elle ne va pas rester toute seule chez elle.

— Oh, dans ces moments-là, les parents, ça compte pour rien. Elle préfère aller chez sa grande amie Carole, qui organise une fête. Tu connais ta fille, quand elle a décidé quelque chose… Et puis, elle est majeure, elle peut bien faire ce qu’elle veut.

Sur ce, elle repartit avec une mine préoccupée dans la cuisine. Bertrand restait les bras ballants devant son casier à bouteilles. Une fête chez Carole ? Il y aurait sûrement du monde, des jeunes qui voudraient se défouler sans prendre aucune précaution. Enfin, que pouvait-il y faire ? Il ferait mieux de chercher la carafe en cristal pour aérer le Bordeaux selon les règles. Absorbé par sa tâche, il faillit ne pas entendre son portable vibrer, et décrocha in extremis en voyant le nom qui s’affichait : Julien, son fils. Après un bref échange, il appela sa femme :

— Francine, laisse ce que tu fais et viens. Si, c’est important. Assieds-toi.

— Quoi, encore ?

— Julien vient d’appeler ; ils sont aux urgences, à Necker.

Francine sursauta, le visage soudain pâle et les yeux écarquillés:

— C’est Timothée qui s’est brûlé avec une casserole d’eau bouillante. Écoute, calme-toi : l’interne qui les a reçus pense que ce n’est pas grave, mais avec les brûlures, il faut se méfier. On va lui faire tous les examens nécessaires, mais ça va être long, il y a du monde.

— C’est affreux ! Pauvre Timothée. J’appelle Julien tout de suite.

Bertrand la força à se rasseoir :

— Non, écoute. Il a promis de m’appeler pour me tenir au courant. Ne le stresse pas plus.

Quand la sonnette de la porte résonna, Francine poussa un cri :

— Qu’est-ce qu’il y a, maintenant ? C’est un cauchemar, cette soirée.

Bertrand se leva pesamment et alla ouvrir. Une vieille dame se tenait timidement sur le seuil, leur voisine du cinquième, qu’ils connaissaient depuis plus de vingt ans :

— Je sais que c’est Noël, excusez-moi de vous déranger, mais quand j’ai allumé la lampe du salon, tout a sauté, il n’y a plus d’électricité. Est-ce que vous pourriez…

— Bien sûr, Madame Ravel, je monte avec vous, le temps de chercher ma lampe torche. Mais ne restez pas sur le palier, vous allez prendre froid, entrez donc.

Depuis l’entrée, la vieille dame apercevait la table bien mise, la jolie nappe brodée, les bougies. Bertrand l’accompagna chez elle. Il débrancha la lampe, dont le fil était en partie dénudé, remit en route le disjoncteur et promit de venir réparer dès que possible. Pris d’une brusque inspiration, il demanda :

— Vous avez prévu quoi, ce soir ?

— Rien de spécial, je vais rester tranquillement ici.

— Venez dîner avec nous, ça nous fera plaisir.

— Je ne peux pas, Bertrand. J’ai vu que vous étiez six ; je ne peux pas être la septième, la septième convive. C’est interdit !

— Mais non, nos enfants viennent de se décommander. Nous ne sommes que deux, venez donc, au contraire. On laissera les rallonges pour maintenir la distanciation, vous ne prendrez aucun risque.

L’éclair de joie qui traversa les yeux de la vieille dame était la plus belle des réponses.

— D’accord, oui, merci. Mais il faut que je me prépare, je ne peux pas venir comme ça.

— Entendu. Dans une demi-heure alors, on compte sur vous.

 

La soirée avait été réussie. D’abord réticente, Francine s’était détendue au fil des nouvelles rassurantes de son petit-fils et des compliments de son invitée sur le dîner. Madame Ravel était cultivée et savait raconter, la première coupe de champagne ayant eu raison de sa réserve pour lui délier la langue. Seulement, Bertrand avait trop bu et les mélanges, champagne, vin blanc, vin rouge, ne lui réussissaient vraiment plus. Après s’être beaucoup agité, il n’avait trouvé le sommeil qu’au petit matin ; quand la sonnerie du téléphone le réveilla en sursaut à huit heures, il eut du mal à émerger :

— C’est toi, Maman ? Mais qu’est-ce qui se passe ? Tu vas bien ?

Une voix espiègle lui répondit :

— Mais oui. Joyeux Noël, mon fils !

— Merci. Joyeux Noël à toi aussi.

— Je ne peux pas attendre pour te raconter mon réveillon. Hier soir, on a sonné à ma porte : c’était Arthur, mon jeune voisin, qui revenait de faire ses courses avec deux bouquets de fleurs, un pour sa femme et un pour moi. C’était vraiment gentil. On a bavardé et du coup ils m’ont invitée à dîner ! Ils se sentaient un peu seuls ; comme ça ne fait que trois mois qu’ils sont à Paris, ils ne connaissent pas encore beaucoup de monde, ils étaient tristes de n’avoir pas pu descendre à Marseille dans leur famille. J’étais un peu gênée, mais j’ai accepté, pour leur faire plaisir. C’est lui qui cuisine, et drôlement bien ! mais elle, Camille, elle avait préparé les treize desserts de Provence. Elle a dit que ce n’était pas exactement comme là-bas, mais c’était vraiment bon. Et pour rentrer, je n’avais que le palier à traverser ! Et vous, c’était bien aussi ?

Sans attendre la réponse, elle conclut :

— Bon, je te laisse ; comme je n’ai pas regardé la messe à la télé hier soir, je vais à l’église ce matin. Allez, bon Noël à toi et à Francine.

— C’est ça. Merci, Maman. Bon Noël !

 

Auteur : Marie-Christine Pâris

 

4 réflexions sur “Le Septième convive / par Marie-Christine Pâris”

  1. Une nouvelle très agréable à lire : style fluide, beaucoup d’humour, des rebondissements en cascade, une ambiance joyeuse. Bravo !

  2. Très jolie nouvelle écrite avec finesse et sensibilité. Ecriture variée avec des dialogues bien menés.

  3. La famille s’agrandit en cette période de Covid…
    Merci pour ce bon moment de lecture !

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