Le Septième convive / Par Nathalie Jouve

 

7人目のゲスト

 

Les yeux plissés, Charlie scrutait l’obscurité à travers le rideau de pluie, progressant à grand-peine sur l’étroite route tortueuse et boueuse. Pour la énième fois, il se demanda s’il avait toute sa tête. Il roulait en direction du petit village de Kurokawa Onsen dans la péninsule de Kyushu. Une région montagneuse difficile d’accès en cette fin d’année. Soudain, la branche d’un arbre se dressa devant lui, il dut freiner brutalement, entraînant la voiture au travers de la route.

— Me voilà bien, soupira-t-il.

Il alluma le plafonnier et sortit son portable. Il avait perdu le signal une heure plus tôt en quittant l’autoroute pour entamer la montée vers le village protégeant des sources thermales. Il était en pleine conversation avec sa sœur Camille quand la communication avait été coupée, sans doute à cause du relief escarpé et des arbres gigantesques.

— Je n’arrive pas à croire que tu sois vraiment parti Charlie, était en train de lui reprocher sa sœur. Je pensais qu’après ta mission à l’hôpital de Mulhouse tu reviendrais à la maison pour les fêtes de fin d’année. Les festivités en pleine montagne, ce n’est pas du tout ton truc !

— Ah, oui ? Eh bien, il semble que cela va le devenir !

— Tu ne pouvais te contenter après cette triste période de prendre le temps de vivre les joies et les rires de ta famille et tes amis ? Au lieu de tout lâcher sur un coup de tête ?

— J’ai besoin d’un changement radical, avait répondu Charlie. Il me reste des réponses à trouver et puis, entre nous Camille, se retrouver à devoir choisir avec qui on va passer les fêtes parce qu’il faut respecter une distanciation… pardonne-moi, mais c’est d’une tristesse… Aïe, Camille… Je passe de nouveau sous des arbres, il est possible que ça coupe…

— Attends ! Tu vas t’en mordre les doigts, crois-moi. C’est de la pure folie et…

C’est à cet instant que le signal lâcha. N’empêche, Camille avait raison : à chaque kilomètre parcouru, Charlie sentait le doute s’installer davantage en lui. Il n’abandonna pas et dégagea la route de son obstacle afin de reprendre son ascension.

À chaque lacet, la route devenait plus étroite et la pluie redoublait de violence. Il n’était pourtant que 17 heures, mais il faisait déjà nuit. Il lui fallait trouver le village au plus vite avant de se perdre à jamais dans ces bois.

Il se remémora quelques-unes des raisons qui l’avaient poussé à se lancer dans cette aventure humaine complètement insensée : Kurokawa est un village de sources thermales situé loin de la ville et des routes. La nature présente et la beauté des lieux changent en fonction des saisons, son eau est pure et d’une qualité rare, il nous fait oublier le temps et pour une fois, Charlie voulait prendre le temps. Ses maisons dispersées le long de la rivière se fondent dans une nature si éblouissante que l’on avait l’impression de se promener dans un vaste jardin japonais. Il y avait un charmant ryokan dans lequel il devait s’établir durant ces instants de retrouvailles. Il avait hâte de se poser et de le rencontrer.

— Ah, enfin ! dit-il en garant son pick-up.

Il coupa le moteur, sortit du véhicule et se dirigea vers le ryokan. Le temps pour lui de laisser ses chaussures à l’entrée que la porte s’ouvrait, laissant place à un vieux Japonais.

— Konbanwa[1], Charlie-san. Entrez dans ma demeure, dit le vieux monsieur.

Charlie resta sur le seuil du ryokan, hypnotisé dans l’instant par cette apparition. Il était là, dans ce village hors du temps, en cette veille de Noël.

— Je vais savoir… enfin ! pensa-t-il.

Tout était allé si vite depuis son retour de Mulhouse. Charlie est médecin chirurgien spécialisé en neurologie, mais il avait dû mettre ses compétences au service de l’hôpital d’urgence en charge des malades du Covid-19 tellement la pandémie était féroce. La fin de l’automne avait été rude, mais tellement salvatrice pour lui. Sa mission s’était avérée profondément humaine, son cœur s’était remis à battre et à aimer. À son retour chez lui, une lettre l’attendait. Elle était expédiée du pays du soleil levant. Quelle ne fut pas sa surprise en la lisant ! Son esprit et son cœur ne furent pas longs à prendre la décision de se rendre au Japon pour Noël. Et le voilà face à lui.

— Kombanwa Yoshindo Hoshihara. Je suis très honoré de vous rencontrer et de m’accueillir au sein de votre demeure.

Charlie suivit le vieil homme et entra dans le ryokan. Aucun son ne sortait de sa bouche, il restait silencieux face à ce havre de paix. Tout autour de lui ce n’était que sérénité, force et sagesse. Dans plusieurs endroits du ryokan, on pouvait voir des katanakake[2] supportant des katanas majestueuses et toutes signées par le maître Yoshindo Hoshihara lui-même, véritable trésor vivant au Japon.

— Je vous présente Haruko, ma merveilleuse épouse. Haruko, voici Charlie-san, le petit-fils de Gabriel.

Elle se tourna vers le jeune homme, un sourire flottant sur ses lèvres, et l’observa. Au bout de quelques minutes, elle fit signe à son mari.

— Très honorée, dit-elle. Voici mes deux fils et leurs épouses. Nous fêtons ensemble cette célébration spéciale.

— Prenez place, Charlie-san. Nous allons dîner et je vais tenter d’assouvir votre curiosité ! annonça le maître de maison avec un léger sourire.

— Yoshindo Hoshihara, Haruko-san, merci de me permettre d’être là. J’ai hâte de savoir comment vous avez connu mon grand-père.

— Patience, mon jeune ami ! Tout d’abord, laissez-moi vous raconter une histoire, dit-il en souriant.

— Pardonnez mon impatience, maître Yoshindo, mais ce moment signifie tellement pour moi. Un léger sourire flotta sur le visage du Japonais. Il observait le jeune homme qui ressemblait à s’y méprendre à son vieil ami. Balayant la nostalgie, il continua…

— Il y a fort longtemps, non loin de là, un homme planta un champ de fleurs sauvages. Cet homme était amoureux d’une femme, mais un jour elle partit en lui brisant le cœur. Il ne savait pas pourquoi, toutefois avant de s’en aller, elle lui donna une fleur, un coquelicot, en lui promettant de revenir le plus vite possible avant que la fleur ne soit fanée. Aveuglé par la douleur, l’homme mit le coquelicot dans un vase, mais sa douce compagne ne revenait pas et la fleur commença à perdre ses pétales. Alors l’homme décida de planter la fleur dans son champ se disant que tant que les coquelicots poussaient il continuerait à espérer le retour de sa bien-aimée, son âme sœur. Il voulait garder espoir et tous les jours, il allait planter un coquelicot dans son champ. Des mois et des semaines s’écoulèrent et des milliers de coquelicots poussèrent dans son champ.

— Yoshindo-san, pourquoi le coquelicot ? questionna Charlie.

— Le coquelicot est l’emblème du repos, de l’oubli, mais aussi de la consolation, car le sommeil endort le chagrin. Il suffit de l’accueillir dans son cœur et il nous réapprend les chemins nocturnes de la vraie vie, celle que vous rêvez aujourd’hui et construisez demain. Dès lors, l’homme comprit que sa bien-aimée voulait lui transmettre un message. Elle voulait symboliquement lui montrer que même si l’on ploie sous les conditions inhumaines de la vie, qu’elle soit d’avant ou d’aujourd’hui, il faut laisser le coquelicot réchauffer le cœur pour faire fondre la glace des tristes souvenirs et les transformer en chaleur fécondante d’émotions positives et libres.

— Ne souffrez pas de mon intérêt, Yoshindo-san, mais quel est le rapport entre cette histoire et mon grand-père ?

Il ne comprenait pas où le vieil homme voulait en venir, néanmoins il se sentait ému par cette histoire triste d’un amour perdu, d’un cœur brisé, même si la vue d’un champ de coquelicots devait être absolument magnifique. Il comprenait à sa façon la perte du cœur.

— Je continue, Charlie-san, le coupa Yoshindo. Bien que le cœur de l’homme fût seul, il était très entouré par les siens, ils vivaient ensemble en parfaite harmonie et tout naturellement les festivités liées aux saisons, aux évènements familiaux, aux joies de la vie tout simplement, étaient centrées dans le ryokan de l’homme. Il prit l’habitude à chaque repas d’installer une lanterne sur la fenêtre, une lumière éclairant la maison comme le phare les bateaux dans le tumulte de l’océan, et de laisser un septième couvert sur la table. Il se disait que sa bien-aimée saurait ainsi retrouver son refuge.

— Pourquoi le chiffre sept ? s’étonna Charlie.

Décidément, cette histoire est surprenante de mystère. Je ne comprends pas, quel lien existe entre mon grand-père et maître Yoshindo ? Pourquoi le chiffre sept ? Que d’interrogations que je ne peux formuler sans paraître irrespectueux !

— J’y arrive ! Dans notre religion, le chiffre sept est le chercheur de vérité, le chiffre de la chance, celui qui apporte le bonheur. Il symbolise le besoin intérieur profond de l’humanité à trouver de la profondeur, un but, une signification et une connexion spirituelle. L’homme avait l’espoir du bonheur, il savait qu’il retrouverait son aimée, il cherchait en lui la force d’y croire. Au troisième hiver, alors que la famille était attablée pour célébrer la fin de l’année, la porte s’ouvrit sur un homme, un Européen, et une femme.

— Pardonnez notre intrusion. Nous avons suivi la lumière au loin et elle nous a conduits à vous. Je suis à la recherche de maître Yoshindo Hoshihara.

— Je suis Yoshindo Hoshihara, répondit l’homme. Ne restez pas dans le froid, entrez et prenez place à nos côtés. Que puis-je pour vous ?

— Merci de votre accueil, Sensei[3], je m’appelle Gabriel Lavie et voici Haruko. Dans mon pays, je suis compagnon forgeron et pour parfaire mon savoir-faire et mon éducation, j’ai dû voyager pour aller à la rencontre des maîtres de forges. C’est ainsi que j’entrepris mon voyage vers le Japon. Mes pas ont croisé la route de cette jeune femme perdue, elle ne savait plus comment rentrer chez elle. Elle n’osait plus rentrer chez elle.

La femme prénommée Haruko se tenait en retrait de l’Européen, tête baissée, le souffle court, elle attendait, simplement revêtue d’un kimono blanc avec comme seul motif un coquelicot.

— Je l’ai protégée le temps de notre voyage, en échange elle m’a initié aux subtilités de votre langue. Je ne pouvais pas la laisser seule, je cherchais à comprendre ce qui l’avait écarté de son chemin de vie. Elle voulait se découvrir seule mais elle s’est perdue en route, elle a suivi de mauvais chemins. Elle ne s’en est pas rendu compte de suite. Comprenez que je ne pouvais concevoir que sa vie ne soit que regret, alors nous avons entrepris ce voyage de retour vers sa maison. En ouvrant la porte, elle espérait qu’il ne soit pas trop tard. Que l’amour puisse triompher de tout.

Sans un mot, Yoshindo Hoshihara se leva et se dirigea vers la jeune femme. Il resta devant elle à l’observer puis lui prit la main et lui murmura :

— Tu verras comme le champ est magnifique au printemps !

Il se retourna vers Gabriel Lavie, le visage transformé et s’inclina dans un profond salut.

— Gabriel-san, je ne saurais comment vous remercier, vous avez sauvé mon âme sœur et ma vie. Vous avez ma reconnaissance éternelle. Je saurais en être digne.

Charlie était abasourdi et ses yeux allaient de Yoshindo à Haruko. Tout commençait à prendre forme dans son esprit. Il regardait la famille autour de la table qui souriait en le regardant tendrement. Ils étaient six.

— Ton grand-père m’a apporté le bonheur, Charlie, et depuis ce jour, j’ai toujours laissé la place dans ma maison pour le septième convive qu’il était. Je l’appelais mon chercheur de vérité. Nos chemins ont fait corps à plusieurs reprises mais malheureusement, je n’ai pas eu le temps de lui faire l’offrande qu’il méritait. Aujourd’hui c’est toi, Charlie ,petit-fils de Gabriel, qui es notre septième convive et c’est avec un grand honneur que je veux te remettre ce sabre exécuté et signé de ma main en guise de reconnaissance éternelle.

Charlie, en larmes, n’en crut pas ses yeux. Il tenait dans sa main un katana de toute beauté dont la lame portait la signature de Maître Yoshindo Hoshihara… un coquelicot et 7人目のゲスト « le septième convive ».

 

Auteur : Nathalie Jouve

 

[1]  Bonsoir en français. Saluer quelqu’un après le coucher du soleil

[2]  Support de sabre japonais

[3] Maître

1 réflexion sur “Le Septième convive / Par Nathalie Jouve”

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