Le Septième convive / par Philippe Cantié

 

On n’attendait plus que le sixième et ultime convive. Mais lorsque la porte s’ouvrit, la déception fut unanime.

— Vous parlez d’un arrivage ! chuchota Z44063 à son voisin de table.

— Pour un dernier convive, c’est loin d’être du tout premier choix…, reconnut Z44050.

— Et dire que c’est aujourd’hui jour de fête ! se désola Z44063.

Tous virent les yeux écarquillés du nouveau venu se rapprocher timidement et grossir démesurément.

— On dirait que celui-ci respecte scrupuleusement les gestes barrières…, ironisa Z44063, provoquant aussitôt un immense éclat de rire.

— On n’est jamais assez prudent…, renchérit Z44050. J’en ai connu qui étaient de vrais bouillons de culture. J’en ai encore l’estomac tout retourné.

— Tu crois qu’il nous a vus ?

— Elle…

— Comment ça, elle ?

— C’est une femme. Il est vrai qu’avec le port du masque, tout est affreusement plus compliqué… mais le doute n’est pas ici permis, assura Z44050.

— En tout cas, répliqua Z44063, je ne sais pas vous mais moi, homme ou femme, j’ai le plus grand mal à les reconnaître. Ils se ressemblent tous comme deux gouttes d’eau !

— Que le dernier convive de l’anthropocène soit une femme, voilà cependant qui ne manque pas de…

— Méfiance ! Méfiance ! s’écria Z44063 sur un ton de fausse inquiétude. Chacun sait que femme varie et que l’humanité est plus coriace qu’on ne le croit…

— Si nous poursuivons de la sorte, nous allons finir par manquer à notre devoir d’hospitalité, le réprimanda Z44050 avec un petit sourire narquois au coin des lèvres.

— C’est qu’il est de plus en plus difficile de nos jours de savoir qui est l’hôte de qui ! s’esclaffa Z44063.

— Nous la connaissons mieux qu’elle ne nous connaît. Qu’elle le veuille ou non, elle nous a dans la peau… et dans la chair aussi.

— Il paraît en effet qu’elle et nous sommes intimement liés… même s’il n’est évidemment pas question d’amour, pouffa Z44063.

— Vous avez sans doute raison et pour ce qui est de l’amour, permettez-moi de vous dire que, moi, j’en suis vacciné !

— Et pourtant elle persiste à faire comme si nous n’étions pas du même monde. Regardez-moi un peu ce manteau de vison !

— Qui sait encore ce qu’elle peut bien dissimuler sous son paletot ? L’Humanité a plus d’un tour dans son sac…

— Mais quelle folie de sa part que de vouloir avoir réponse à tout ! Nous nous propageons, elle se protège, nous la contaminons, elle se confine…

— Nous l’infectons, elle incube…, coupa court Z44050.

— Elle nous envoie des bribes de message alors que nous sommes porteurs d’une grande annonce dont elle se moque comme d’une guigne.

— Elle nous réserve le même sort qu’aux oracles anciens dont elle refusait de comprendre jadis les sinistres présages…

— Je crois bien que l’énigme est l’autre nom du déni.

— Je lui trouve en tout cas le teint bien pâlichon… aussi spectral qu’un hologramme.

— Oui, comme si elle s’était en quelque sorte absentée d’elle-même. Comme si elle avait, à son corps défendant, renoncé à habiter ce monde…

— Elle s’est extirpée de la boue primitive, s’est redressée et levant les yeux vers le ciel a cru pouvoir lire son destin dans l’ordonnancement des constellations…

— Rien de plus humain…

— Sauf que cette forme de lévitation a déraciné l’Humanité en même temps qu’elle l’a hissée hors d’elle-même, lui faisant oublier et mépriser la fine croûte terrestre qui est son logis…

— Lui faisant même prendre la place des Dieux qu’elle avait cru entr’apercevoir dans le Ciel…

Z44063 haussa les épaules :

— Franchement, que reste-t-il entre nous et Dieu aujourd’hui ?

— À supposer même que Dieu existe !

— Et si l’Humanité nous combat, il m’est d’avis que c’est surtout pour combattre sa mauvaise conscience…

— Tous les principes moraux dont elle s’embarrasse sont certes à son honneur mais ne font que la ralentir. Quant à nous, « survis ! » est notre seul mot d’ordre. Je dirai même qu’il s’agit là d’une morale inscrite dans nos gènes…

— L’Humanité est surpassée en vitesse, condamnée à un retard éternel. Elle est bien plus lente à se reproduire que nous le sommes à nous répliquer…

La dernière convive qui avait gardé jusque-là le silence fut soudain agitée de soubresauts, comme un rescapé qui vient d’être sauvé in extremis de la noyade. Chétive et malingre, elle semblait chercher vainement son souffle. L’air qu’elle aspirait à grandes gorgées spasmodiques refoulait les mots qui tentaient de s’échapper de sa bouche.

Et lorsqu’elle finit par prendre la parole, Z44063 crut d’abord n’entendre qu’une quinte de toux.

— Vous êtes les Rosencrantz et Guildenstern de la philosophie de comptoir…

— Voilà au moins une Humanité qui a fait ses humanités, fit Z44050 avec un petit sifflement admiratif…

— Je n’ai pas dit mon dernier mot… lança crânement la dernière convive…

— Elle semble avoir abandonné l’idée de salut. Peut-être même s’est-elle résignée à l’idée de sa propre fin, observa Z44063 sur le ton d’un médecin appelé au chevet d’un mourant en plein délire.

— L’Humanité est plurielle. Celle-ci semble avoir assorti l’acceptation de sa finitude de deux conditions inacceptables…

— Et quelles sont-elles donc, ces deux conditions ? demanda Z44063.

— Qu’importe la fin, pourvu qu’elle soit douce ! Voilà la première mais sur ce point, l’Humanité est très partagée. Il s’est toujours trouvé une petite partie de l’Humanité pour acheter sa quiétude contre la douleur et les souffrances de l’écrasante majorité.

— Et la seconde ?

— La seconde est la ridicule revendication du droit à apposer une épitaphe sur son propre mausolée.

— L’Humanité a toujours eu des exigences grotesques qui me la rendent presque sympathique…, sourit Z44063.

— Comme son entêtement à maintenir en vie ses générations d’arrière-garde en sacrifiant le présent et l’avenir de son avant-garde ?

— L’Humanité se gargarise d’égalitarisme mais qui regrette la faux de l’ancienne Peste et son absolu manque de discernement ?

— Il me souvient d’un temps où l’Humanité aurait applaudi au fléau moderne qui la frappe et y aurait vu la réalisation de ses rêves d’eugénisme… avec la purge de ses parties les plus faibles ou les moins saines…

— L’Humanité ne s’est jamais autant préoccupée de ses aïeuls que depuis qu’ils sont menacés…

— Ce n’est pas de les laisser mourir qui la gêne que de les laisser mourir au grand jour. Les aïeuls peuvent bien dépérir tant que la morale reste sauve et l’image de soi intacte…

Au même moment, la dernière convive commença à se heurter la poitrine, comme pour faire amende honorable.

— Je suis incorrigible mais pas irréparable, se défendit-elle.

— Au moins ne recherche-t-elle pas de bouc émissaire comme jadis, murmura Z44063.

— C’est uniquement parce que le seul candidat qui pourrait servir de bouc émissaire a les traits d’un dragon qui ne s’en laisse pas conter… et qui a en réserve ses propres boucs émissaires…

— La vitesse des transformations que l’Humanité a déclenchées dépasse la vitesse de sa propre évolution. Ce n’est pas se réparer qu’elle vise mais bien augmenter sa puissance…

— Je crois moi aussi davantage à l’inanité de l’Humanité qu’en son humilité.

— Ce n’est pas la première fois qu’elle se fait la prophétesse de sa propre disparition mais c’est la première fois que le destin risque de la prendre au mot…

— Bah ! L’Humanité parle le plus souvent sans savoir…

— C’est une espèce qui espère, craint et puis expire…

— Une espèce qui s’indigne de ne plus être à la table du Maître…

— Une espèce qui se satisfait du sursis qui lui est accordé…

La dernière convive sortit une nouvelle fois de son silence pour plaider sa cause :

— Le procès que l’on me fait est injuste… C’est en toute candeur que je suis venue partager ce festin…

— C’est un festin macabre, prévint Z44063.

— Mais il n’y a que des chiffres au menu ! s’étonna la dernière convive…

— Un décompte morbide assurément. La Mort est la discrétion incarnée. Les chiffres sont un masque des plus commodes, expliqua Z44063.

— Nous ne sommes plus au temps des allégories, protesta la dernière convive.

— Cela va sans dire, rétorqua Z44050.

— Nous n’avons d’autre dessein que de persévérer et de poursuivre notre œuvre…, expliqua Z44063.

— En toute modestie. Car nous ne sommes pas plus essentiels que vous ne l’êtes.

— Je suis lasse de toute votre métaphysique, s’impatienta la dernière convive. Et je ne comprends rien à vos paroles et encore moins à vos sermons…

— Comprendre ! La belle affaire, s’écria Z44063. Nous avons nos emportements comme vous avez vos élans d’humanité. Mais pour ce qui est de comprendre…

— Personne ne saurait embrasser votre horizon. C’est pourquoi nous vous avons conviée à ce banquet. Allez, je vous en prie, prenez place et servez-vous une dernière fois.

 

Auteur : Philippe Cantié

2 réflexions sur “Le Septième convive / par Philippe Cantié”

  1. Des virus métaphysiciens, il fallait oser ! Alors qu’importe la manière pourvu qu’on ait l’humour.

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