Le Septième convive / par W. G.

 

— PROPITIATOIRE !

Clarisse est agacée. Dix fois qu’elle répète à son mari ce mot qui la hante et justifie que ce soir, elle mette le couvert pour sept alors qu’il n’y aura que six convives, le nombre préconisé de personnes à table pour limiter la circulation du virus. « Propitiatoire : adj. A. − RELIG., littér. Qui est destiné à rendre la divinité propice. B. − P. ext., iron. Utilisé pour s’assurer les bonnes grâces de quelqu’un ». Mais Yves n’enregistre pas. Il continue à se moquer d’elle, à l’accuser de laisser libre cours à sa superstition et surtout de l’avoir bien cherché.

— Évidemment, si tu ne t’étais pas laissé aller chez le charcutier, on n’en serait pas là, lance-t-il tout en plaçant avec soin les verres devant les assiettes, le plus grand à gauche, le plus petit à droite et la flûte de champagne.

Il fait allusion à la scène de ce matin-là. Dans la longue file d’attente qui débordait sur le trottoir pour atteindre les boudins blancs et les tranches de foie gras, Clarisse avait eu le temps de se mettre la rate au court-bouillon et de la sortir toute chaude une fois dans le magasin, montée en pression à cause de la cliente devant elle qui s’enorgueillissait d’un repas à deux, safe food, safe people, safe life. Un exposé que la rombière avait déployé, aussi long que sa liste de courses. Clarisse, rouge d’exaspération, irisée de lignes incarnates et de reflets cramoisis, avait alors explosé. La cliente si obéissante aux consignes sanitaires en avait d’abord pris pour son grade. Si elle avait l’intention de manger à deux tous ces aliments qu’elle venait d’acheter, son invité et elle ne mourraient pas d’un virus, mais d’explosion stomacale, de diabète fulgurant, de digestion fatale. Puis elle s’était lancée dans une diatribe sur la propension somme toute assez lâche de chacun à répondre le petit doigt sur la couture du pantalon aux injonctions médicalo-politiques. Non, elle n’était pas complotiste ! Non, elle ne niait pas cette pandémie ! Oui, elle croyait à ce virus ! Mais jamais ! Vous entendez ? Jamais elle ne se laisserait dominer par la peur, jamais elle ne renoncerait à la vie par crainte de la mort, jamais elle ne tremblerait trop, ne craindrait trop, profiterait moins des plaisirs d’un repas avec ses enfants à cause de la Covid, la covid, vous entendez ? Vide, la covid ! La Covid, elle l’invitait à souper ce soir-là ! Voilà !

Puis elle avait tourné les talons, laissant Yves achever les courses tout seul. Et maintenant, à quelques heures du repas de réveillon de Noël, elle mettait en place des contre-feux. Yves comprenait mieux la disparition de Clarisse durant deux heures, cet après-midi-là, dans le bureau, certainement lancée dans la recherche d’un antidote efficace à ces rodomontades du matin. Elle en était revenue avec un mot et une assiette supplémentaire, mesures prédupotoires. PROPITIATOIRES ! Comme tu veux chérie.

Donc, ils attendaient pour le soir leurs deux fils et leur compagne respective, en voie de parentalisation espéraient-ils, même si les deux couples parlaient beaucoup trop carrières pour laisser croire à leurs parents qu’ils prendraient bientôt du galon dans celle des grades familiaux.

Puis les convives étaient arrivés. Quel froid vous avez fait bonne route bonsoir bonsoir quelle jolie robe mais enlevez-moi vite ces vilains masques oh le beau sapin mais il ne fallait rien apporter vous n’êtes pas raisonnables Yves va chercher un vase entrez vite quel bonheur de vous avoir avec nous ce soir le centre-ville était complètement bouché on a cru ne jamais arriver bonne idée le covoiturage et puis vous arrivez tous en même temps on va pouvoir prendre l’apéritif Yves va chercher la bouteille de champagne installez-vous comme vous voulez. Mais on est sept ce soir ?

— C’est propédeutique. Votre mère a invité la Covid à manger avec nous, alors maintenant, nous faisons du propédeutique.

Clarisse laisse son joli rire cascader sur la table, zigzaguer entre les verres, glisser sur le chemin de table, virant entre les pommes de pin qu’elle a trouvées dans le parc à côté, slalomer entre les branches de houx qu’elle a achetées ce matin même chez la fleuriste, puis freiner sec devant la septième assiette.

— Une plaisanterie, une plaisanterie ! Mais j’ai décidé de cette petite mise en scène pour égayer la soirée. Installez-vous comme vous voulez, je n’ai pas attribué une place précise à ma convive exceptionnelle. Et on dit propitiatoire, Yves, propitiatoire.

Et le rire de Clarisse repart. Il a plutôt tendance à longer les murs cette fois-ci. Et il lui rappelle qu’elle a des petits fours apéritifs qui doivent être chauds. Elle part en cuisine. Quand elle revient, tout le monde est installé autour de la table et elle constate déçue que la chaise vide jouxte la sienne. Tant pis. Elle dépose la farandole de petites pâtes feuilletées, agrémentées de garnissages divers, qui vont du filet de hareng à la saucisse de Toulouse en passant par la pizza ou la quiche. Elle a disposé chaque bouchée de façon à ce que les mains avides n’aillent pas provoquer un contact avec la part du voisin. Elle a mis en place une distanciation sanitaire chez les petits fours. Et elle se surprend à surveiller les gestes de chacun, prête à siffler la fin de la partie si jamais quelqu’un outrepasse les règles.

La discussion va bon train, mais Clarisse se rend compte qu’elle scrute les visages en quête d’une pâleur excessive, d’une sueur fébrile, d’un clignement douloureux des globes. Elle laisse passer l’apéritif sans réussir à se concentrer vraiment sur les échanges pourtant enjoués.

Elle se secoue et part chercher le foie gras qu’elle a cuit elle-même depuis que son amie Nadine lui a indiqué une recette au micro-ondes dont la difficulté sur Marmiton est évaluée à zéro. Elle commence les recettes faciles, ensuite, elle se lancera dans celles qui sont bonnes.

Elle revient de la cuisine et se fige : la conversation a dérivé sur la politique, un sujet à haut postillonnage. Et d’ailleurs Pierre, son fils aîné, ingénieur en informatique, seule chose que Clarisse puisse dire pour expliquer l’activité professionnelle de son enfant tant elle reste ignorante des activités que cela recouvre, est en train de titiller son frère, Jules, enseignant, en un ballet caricatural qui sert de rituel à leurs retrouvailles annuelles. Ils y mettent toujours la même énergie et le même plaisir. Ils ont passé l’âge des claquements de portes et des brouilles de longue haleine. Les épouses les tiennent bride courte avec des invitations à rester calmes dont ils savent à quelles menaces elles correspondent : semaine à dormir sur le canapé, refus de retourner chez les beaux-parents jusqu’à ce que mort s’ensuive, air aimable à vous faire fondre les neiges éternelles, attitudes à réduire la libido à un mot dans son dictionnaire de latin.

En attendant, Clarisse voit des postillons partout et reste les bras chargés de son plat de foie gras, sans oser le poser au milieu du champ de tir. Elle sait, elle va faire le tour de la table et inviter chacun à se servir. Cela devrait limiter les risques.

L’entrée dans les assiettes, la discussion s’éteint considérablement. Quelques remarques éparses tombent çà et là, mais à plat, l’angle de la tête au-dessus des assiettes est à lui seul un geste barrière. Aussi Clarisse décide-t-elle de poursuivre la même stratégie en allant chercher les boudins blancs alors que les assiettes sont à peine vidées de leur entrée froide. Elle fait de même avec le chapon. Les réclamations fusent on n’est pas aux pièces laisse nous digérer un peu. Mais elle est intraitable, tout comme elle refuse l’accès à la cuisine à toute personne qui n’appartient pas au foyer à plein temps. Le choc des fourchettes et des couteaux sur la faïence, brusque, saccadé, retentissant, dit assez la réussite de la stratégie. La volaille, ces morilles et sa farce occupent le terrain, occupent les mains, les esprits et surtout les bouches. Elle a enjoint chacun a bien se concentrer sur ce plat fameux qu’elle a mis tant de soin à réussir. Ses enfants sont obéissants, mais ils renâclent quand elle tente de rapporter le plateau de fromages en même temps qu’un supplément de sauce aux baies rouges. Elle est bien obligée de céder, pose le plateau sur le meuble derrière elle. Ils veulent tous se resservir. Une odeur de maroilles colonise la pièce. On lui reproche de ne pas beaucoup parler. Dénégation. On lui demande si quelque chose ne va pas. Dénégation. On l’invite à se détendre. Détonation. Mais je vais parfaitement bien, je suis détendue, détendue, détendue.

Comment peut-elle se détendre alors qu’elle vient de découvrir dans l’assiette vide à côté d’elle, celle qui devrait rester d’une immaculée symbolique, un petit morceau de matière organique ? Elle l’a au coin de l’œil, dans son angle presque mort. Qui a pu postillonner ce qui semble être un morceau de boudin ? de blanc de poulet ? une boulette de pain ? Elle s’interdit de mener plus avant ses recherches, se concentre sur l’éclat de rire au centre de la table, sur l’éclat de voix à sa droite, sur le cri de surprise en face. Elle inspecte les bouches. Mais il reste ce petit bout de chose dans l’assiette. Il est là, il la regarde, il l’appelle, lui intime l’ordre de se concentrer sur lui et Clarisse craque. Elle lance le ramassage des assiettes alors que la salade vient de rejoindre le fromage aux rayons des oubliés. On la prie de baisser la cadence, elle répond en hurlant qu’ils auront le droit de prendre leur temps quand ils auront appris à manger en fermant la bouche. Dont acte.

Elle disparaît dans la cuisine les bras chargés de ses assiettes. La consternation a recouvert la table d’une nappe de silence, bientôt déchirée par un hurlement qui vient de la cuisine. Yves bondit, rebondit et se jette dans la pièce. Il y trouve une Clarisse les yeux révulsés, les poings crispés contre sa bouche, figée devant un pot de glace. Qu’y a-t-il ? Là ! Là ! Regarde ! Quoi ? Le pot de glace ? Oui.

Yves commence à penser que l’alcoolisme fait des ravages sous son propre toit. Sa femme lui chuchote : c’est écrit VIENI ! Je suis perdue ! Elle m’appelle ! Et en italien en plus !

Yves examine à nouveau le pot de glace : c’est écrit VANILLE ! Et même s’il était écrit Vieni, la belle affaire. Clarisse a l’idée de chausser ses lunettes. En effet, elle lit bien vanille sur la boîte. La situation est irrattrapable. Elle sombre dans l’abîme. Que je suis sotte ! J’ai cru que je m’étais trompée de parfum. Je vais pouvoir faire les poires Belle Hélène.

Quand les deux époux retournent à table, l’ambiance a changé. De toute évidence, une concertation a eu lieu et il est question d’achever au plus vite un repas qui épuise leur pauvre mère qui a bien vieillie d’un coup en six mois. Le dessert n’a pas le temps de fondre qu’il est avalé. Non, merci pas de café. Manteaux, écharpes, bonnets. Toujours pas d’embrassades.

Les enfants refluent comme la marée, une marée qui devrait durer six mois. La porte se ferme sur les dernières agitations de mains. Yves est repu, replet, rayonnant.

— Alors ? ça a marché ton truc prédutrottoir ?

Clarisse ne répond rien. Ses idées alcoolisées valsent un peu, son cerveau fait barrage : prédutrottoir, audépotoir, fermeletiroir, ouvreleplacard, foiedecanard, j’aimalaunoir, truffedanslapoire. Puis elle a un dernier sursaut :

— Ah, oui ! Oh écoute, j’y ai à peine pensé de la soirée.

 

Auteur : W. G.

3 réflexions sur “Le Septième convive / par W. G.”

  1. C’est très amusant et rondement mené. J’aime bien ce mot toujours mal prononcé qui rythme le texte et la réaction des convives. Très visuel
    Bravo, grand plaisir à vous lire
    Romaraine

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