Remettre à plus tard / Par Gilles Colliot

 

Un choix de vie

 

Mal assis sur un siège métallique qui lui esquintait le dos, Pierre se demandait encore comment il avait atterri dans cet avion qui décollait de la piste de l’aérodrome de Royan pour lui offrir son premier saut. Pourtant Pierre avait longtemps rêvé d’un saut en chute libre. Ses amis l’avaient bien compris mais aussi que sans un coup de pouce du destin il ne réaliserait jamais son rêve. Ils s’étaient donc cotisés pour lui offrir un stage d’apprentissage de chute libre. Il avait sauté de joie, devant eux, pour ne pas les décevoir. Mais intérieurement il leur en voulait un peu de précipiter les choses et de forcer son choix. Après avoir attendu la date limite de réservation du vol, il dut appeler le club de la ville charentaise pour fixer le jour du stage. Aujourd’hui, inconfortablement installé, les douleurs dorsales lui rappelèrent qu’il dut aussi prendre rendez-vous chez son médecin pour un certificat médical. Rendez-vous qu’il avait jusque-là remis à plus tard car il ne savait pas trop si les petits ennuis qui étaient récemment apparus méritaient une consultation. Il en avait tout de même profité pour parler des petits tremblements qui apparaissaient sporadiquement à la main droite. Il était sorti de la consultation avec son certificat et un verdict peu réjouissant mais à confirmer.

« Vous tremblez ? Vous avez froid ? » Ses accompagnateurs et coachs avaient donc remarqué ces mouvements incontrôlés. Oui le froid sans aucun doute. Plutôt l’appréhension qui montait. « Vous n’avez rien à craindre, vous savez. Nous avons vu la théorie ensemble et nous serons à vos côtés pendant la descente. Profitez de l’avion pour réviser dans votre tête. Après, en vol, prenez surtout du plaisir ». Pierre suivit le conseil du coach, il repassa le film.

Après la déception d’avoir été mis au pied du mur par ses amis, son plaisir avait finalement augmenté au cours des préparatifs menés à son rythme, c’est-à-dire le plus souvent en remettant à plus tard ce qui devait être fait. « Chéri tu t’es occupé de ta valise ? Tu n’as rien à acheter pour l’occasion ? » Voilà ce que lui préconisait sa femme Caroline. Pierre avait élaboré une liste qu’il avait clairement en tête. Il avait décidé d’aller faire un tour dans les magasins sur son heure de midi ou le soir en sortant du travail. Cependant des collègues l’encourageaient chaque fois à partager le repas « Tu ne vas pas nous abandonner ? Et puis Justine va bientôt partir, profitons de pouvoir déjeuner encore tous ensemble ». De bons arguments qui permettaient à Pierre de se dire « j’irai ce soir pour les courses ». Et puis, le soir venu, le dossier urgent à terminer, le train qui a pris du retard : de bonnes excuses pour ne pas faire le détour afin de ne pas rentrer trop tard tout de même.

« Tu veux qu’on y aille ensemble ? » Sachant très bien qu’il manquerait de temps, Pierre finit donc par accompagner sa femme dans les magasins pour se choisir une tenue digne de l’occasion, élégante, pratique, neuve. Dans la galerie marchande ils croisèrent un des amis à l’origine du cadeau. « Alors le voyage se prépare ? Tu dois être tout excité non ? Quel veinard ». Pierre ne laissait jamais filer une occasion de discuter avec un ami. S’ensuivit donc un échange sur les conditions de départ, la santé, la fébrilité d’une expérience nouvelle. Échange qui faillit compromettre la tournée des magasins mais qui la réduisit seulement, ce qui ne déplut qu’à Caroline. Mais ils dénichèrent la tenue idéale qu’il portait aujourd’hui en partie cachée par l’équipement de parachute dont un des coachs avait vérifié la bonne mise en place et le serrement des sangles.

Pour le billet de train et l’hébergement cela s’annonçait plus rapide. Pierre passant beaucoup de temps à jouer sur son ordinateur, un créneau pouvait se dégager entre deux parties. Mais le téléphone de sa femme devait se trouver dans les parages et être accessible car il recevait le code de validation bancaire nécessaire à la plupart des achats en ligne. Le rendez-vous avec la banque tardait à être pris pour remplacer le numéro de portable par celui de Pierre. Nouvelle excuse pour repousser de créneau en créneau.

Ce comportement faisait sourire Pierre dans l’avion qui atteignait l’altitude recherchée. Même s’il finissait toujours par angoisser quand les échéances se rapprochaient dangereusement. Dans son cauchemar récurrent qui précédait les fêtes de Noël, il n’avait rien à déposer au pied du sapin, pour sa femme et ses enfants. Dans le même temps, cela provoquait chez lui une montée d’adrénaline qui le dynamisait et développait son imagination. Il trouvait des cadeaux plutôt gadgets mais originaux. Les marchés de Noël en regorgeaient !

« Nous sommes bientôt arrivés, vous êtes prêt ? » Juste le temps de réviser enfin les gestes précis abordés lors de la journée de préparation. L’entraînement avait consisté en particulier à s’allonger sur une planche à roulettes, à étendre bras et jambes et à s’imaginer dans le ciel. Cela permettait de sentir son corps, de se positionner correctement, bras et jambes légèrement levés pour un effet balancier. Surtout rester en équilibre sur cette planche alors que le coach vous poussait soudain et que vous glissiez vers l’autre extrémité du hangar en essayant d’éviter les obstacles, de vulgaires cônes en plastique comme on en voit aux abords de zones dangereuses ou de travaux. Il fallait anticiper les virages en se penchant légèrement d’un côté ou de l’autre selon la courbure. Après plusieurs tentatives, Pierre avait fini par s’en sortir assez bien, parole de coach.

Un des moniteurs se prénommait Robin et cela amusait Pierre car porter le nom d’un oiseau, fût-il du continent américain, et pratiquer le parachutisme lui apparaissait cocasse. L’ornithologie fascinait Pierre. Il aimait s’amuser en particulier avec les oiseaux qui traversaient son jardin. Certaines espèces peu farouches tenaient tête si l’on peut dire et le regardaient s’approcher sans bouger, en opinant du chef par des mouvements saccadés. Stoïquement et par bravade, l’animal attendait le dernier moment pour prendre son envol, celui où la distance avec l’homme s’avérait dangereuse. Cette passion n’était pas sans lien sans doute avec le rêve de voler un jour, rêve qui allait se réaliser dans un court moment.

Le signal retentit. Un coach se leva et invita Pierre à l’imiter. Il vérifia une dernière fois l’équipement de Pierre. Resserra quelques attaches. En fit de même pour l’attirail de son collègue qui le fit également pour lui. Ils se placèrent devant l’ouverture coulissante de la carlingue, les yeux fixés sur la lampe qui indiquerait le moment de sauter. « Rappelez-vous, nous allons sauter ensemble en se lançant hors de l’avion, la tête la première. Vous regarderez mon collègue en face et moi je vous stabiliserai sur le côté. Je vous lâcherai si vous êtes OK ». Pierre fit signe qu’il avait compris. La porte glissa. « Vous me ferez un signe quand vous êtes prêt à sauter. Mais n’attendez pas trop longtemps. Sinon je prendrai l’initiative sans votre consentement, c’est clair ? » Grâce à l’échange radio Pierre entendait parfaitement les instructions du coach. Il répondit néanmoins par un nouveau signe de la tête.

La lumière rouge s’alluma. Le coach regardait Pierre. Pierre fixait le vide qui s’offrait à lui au-delà de l’ouverture de l’avion. Un petit pas pour l’homme, pour un grand saut dans l’inconnu. Pierre n’arrivait pas à se décider. Si Robin ne les avait pas précipités ensemble hors de l’appareil, Pierre attendrait encore, repoussant à plus tard le moment de sauter.

Ils se retrouvèrent à plat ventre, suspendus dans les airs. Robin perpendiculaire à Pierre, le tenant au bras et à la jambe. Pierre se positionna comme il l’avait appris lors de l’entraînement. Il se surprit à rester calme malgré le bruit de l’air, de l’avion et l’effort de concentration pour maintenir la position. Il acquiesça quand le moniteur en face de lui demanda s’il voulait être lâché. Alors, avec juste la main de Robin effleurant son pantalon pour intervenir au cas où, Pierre s’incarna quelques secondes dans cet oiseau qui le narguait dans son jardin. Il s’imagina voler avec lui, accompagné de l’illusion d’une perte de la notion du temps.

Un regard sur l’altimètre et déjà on demanda à Pierre d’ouvrir le parachute. Pierre résista. Reporter le moment ultime. Ne pas rompre le charme du vol plané de l’oiseau. La tête lui tournait. Retarder le déclenchement du parachute. Se laisser tomber. Se rapprocher dangereusement du point de décrochage, où tirer sur le mécanisme d’ouverture ne servirait plus à rien, où la chute deviendrait fatale. Repousser encore et mourir. Tirer maintenant et vivre. Question de choix. Mais quand il se décida à atteindre la poignée, il en fut incapable. Sa main s’était mise à trembler, de plus en plus fort. Il ne la maîtrisait plus ni, de fait, l’issue de sa chute libre. Pendant un quart de seconde il se vit tomber comme un vulgaire caillou.

Il fut happé brutalement vers le haut du ciel quand un des moniteurs déclencha l’ouverture du parachute. Il reprit ses esprits sous l’effet du choc et l’intensité de la voix de Robin qui se mit à le tutoyer sous l’émotion.

« — Pierre ! Réponds-moi. As-tu le contrôle de ton parachute ?

— Oui tout va bien maintenant.

— Que s’est-il passé ?

— Je ne trouvais plus le mécanisme.

— OK, tu arriveras à te diriger comme on l’a vu à l’entraînement ? »

Pierre espérait que oui. Il avait inventé ce mensonge pour ne pas effrayer le coach davantage. Il serait temps de faire un bilan à tête reposée. Par ailleurs la confiance revenait avec la maîtrise de sa main. Il appréciait de nouveau son environnement et le paysage de campagne maritime qui s’étalait sous ses pieds. Aucun risque de rejoindre l’océan qu’il apercevait en tournant la tête. Les vents le portaient davantage vers la zone cible. Il réussit à se diriger et au signal de Robin il commença à freiner. Le sol se rapprochait de plus en plus vite. Il ne chercha pas à retenir le temps. Quand ses pieds touchèrent le sol il fit quelques foulées. La toile s’étendit sur le sol. Pierre s’allongea sur le dos. Son regard plongea dans le bleu du ciel et ses mains arrachèrent une poignée de terre. Sa façon à lui de retrouver le concret de l’existence.

Jamais la conséquence de sa procrastination maladive n’avait engagé à ce point son destin. Mais malgré tout et même si les tremblements un jour décideraient définitivement de ce qu’il pourrait faire ou non, il décida, pour le prochain saut, de le remettre à plus tard.

 

Auteur : Gilles Colliot

3 réflexions sur “Remettre à plus tard / Par Gilles Colliot”

  1. Texte à déconseiller absolument aux gens qui ont le vertige et la manie de procrastiner. Les autres, tous les autres apprécieront.

  2. Bartleby-2.0

    Victoire aux points du Masochiste contre l’Hypocondriaque ! Saluons le talent de notre journaliste sportif en attendant la prochaine… remise.

  3. Véronique HAUTEFEUILLE

    Très bonne histoire, au suspense progressif habilement construit. Le personnage de Pierre est très convaincant avec ses failles et ses atouts. Les failles de caractère révélatrices, comme autant de symptômes d’une fêlure importante de l’être, qui aboutit à la tentation finale. Pour tout vous dire, je croyais l’issue fatale,. mais c’était sans compter avec le professionnalisme des accompagnateurs. Quant à la fêlure intérieure, on ne peut que désirer en savoir plus, en comprendre la nature exacte, et en cela, le texte nous laisse sur notre faim, ou libres d’imaginer tout ce que l’on souhaite. Même chose pour les tremblements. Signe avant-coureur d’une maladie dégénérescente ou simple tic de doute et d’indécision ? Petit détail : « lui rappelèrent qu’il dut prendre rendez-vous  » : le temps utilisé ne convient pas. Si le rendez-vous a déjà eu lieu, ce qui semble être le cas, il aurait fallu écrire : « lui rappelèrent qu’il avait dû prendre ». Pour un rendez-vous ultérieur, on écrirait « lui rappelèrent qu’il devait (ou devrait) prendre ».

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