Remettre à plus tard / Par Anne Puget

 

Marie Guichard vissa le béret de son jeune frère Paul qui babillait en mangeant ses tartines, attablé devant un bol de chocolat chaud… C’était son premier jour d’école et on était sûr d’en entendre encore parler dans six mois. « Vite, morigéna-t-elle son frère, tu vas vite savoir que Mademoiselle Turpin n’aime pas les retardataires ! À tout à l’heure Maman !

— Bonne journée les enfants, leur répondit-elle. Tu n’as rien oublié mon petit Paul ?

— Non, non. Maman, maman, c’est-y vrai que je zaurai lire et écrire ce soir ? zozota-t-il. Même que moi j’pourrai écrire à papa maintenant et tu n’auras plus besoin de m’lire ses lettres ! » clama-t-il à sa sœur.

Sa mère n’eut pas le temps de répondre qu’il se précipitait dans ses bras.

Sur le chemin, Paul batifolait toujours lorsqu’ils croisèrent le chemin de soldats allemands. Ils s’arrêtèrent un instant pour les regarder passer…

« — C’est qui eux, demanda Paul ?

— Ce n’est rien, allez, viens, on va être en retard à l’école. »

Cette garnison d’Allemands était bien loin de ne rien signifier mais le petiot avait encore le droit à ses illusions d’insouciance après tout.

 

Dans la classe des deux enfants Guichard, le silence planait. On entendait de temps à autre des chuchotements furibonds : « — Répète un peu c’que t’as dit, vas-y, répète-le !

— Crétin des Alpes ! répliqua Pierre, fier de sa réplique inspirée des charitables réprimandes de sa maman.

— Espèce de, de, de… Et puis de toute façon, mon père il va demander réparation. T’en as même pas de père, toi ! » lui répliqua André un peu trop fort, à court d’idées.

L’institutrice se retourna furibonde : « Vous vous croyez malin ? Et vous André, vous croyez que son père serait content de voir vos gamineries de là-haut ? Vous n’avez pas honte, avec tout ce qui se passe aujourd’hui ? Vous pouvez être fier de vous ! Je ne vous félicite pas ! Vous me ferez des lignes pour demain : ‘Je n’insulte pas mon camarade et n’interromps pas mon professeur dans ses explications’, et à tous les temps ! Le pauvre garçon, vous croyez qu’il ne souffre pas assez comme ça ? »

Marie se renfrogna. Cela faisait plusieurs mois que leur propre père avait disparu. Plus de nouvelles de lui. Tout de même mieux qu’ils n’aient rien reçu… Déjà le maire avait annoncé à plusieurs familles que leurs maris, frères, fils ne reviendraient plus jamais au village… désormais, chaque fois qu’il s’approchait on le craignait. Il évitait tous les regards suppliants des mères sans nouvelles, mal à l’aise dans son rôle d’ange de la mort. On avait célébré une messe, tout le village réuni dans la petite église, les sanglots éperdus de quelques femmes et le vieil orgue mélodieux accompagnaient leurs chants. Mais maman, optimiste malgré le fait qu’elle ait dû se trouver un travail, ne cessait de répéter que mieux valait ne pas avoir de nouvelles plutôt que d’apprendre sa mort. Bref, pas de nouvelle, bonne nouvelle, comme le dit si bien ce vieux proverbe.

 

Un autre jour, Marie enfourcha sa bicyclette et démarra sur les chapeaux de roues en sifflotant gaiement. L’aube se levait à peine quand elle doubla la ferme du père Jean, déjà dans les champs, matinal comme elle. Le ciel rougeoyait. Elle inspira avec bonheur le bon air printanier. Elle devait passer un examen décisif pour son entrée à l’école supérieure. Elle salua les quelques paysans matinaux qu’elle croisa sur son chemin. Certains lui demandèrent s’ils avaient des nouvelles de son père, et elle leur répondit que, non toujours pas, mais que sa mère et elle étaient sûres de bientôt recevoir un télégramme pour leur dire que tout allait bien… Ils secouaient la tête, peu convaincus, « pauvre fille », se disaient-ils…

Finalement, son épreuve n’était pas si dure que ça et elle ressortit une heure après, sourire aux lèvres. À la fin, Mademoiselle Turpin l’avait pris à part, pour lui donner les affiches habituelles à poster dans la région… La première fois qu’elle lui avait demandé de lui rendre un service, Marie ne savait pas encore la nature des paquets qui pesaient si lourd dans sa besace. Elle l’avait prise à part dans la cour où elle était de loin la plus grande et lui avait demandé : « Marie, j’aurais besoin de toi pour poster ce paquet à M. Durand près de Lanquetot. » Marie avait accepté, intriguée. Elle n’avait osé l’ouvrir mais l’idée que son enseignante lui fasse confiance lui avait fait pousser des ailes. Maintenant, elle remplissait de plus en plus de petites missions par-ci, par-là.

 

Marie ouvrit la porte avec précaution pour ne pas refroidir la maison. Elle se frictionna les mains, enleva ses gants et accrocha son manteau à la patère. Elle appela « Mamaaaaaan, Paul, je suis là ! » Pas de réponse, elle haussa les épaules, ils devaient être à l’épicerie, dans la queue interminable pour recevoir leur nourriture quotidienne. Marie enfourna une bûche dans le poêle à bois qui s’éteignait doucement. Elle sortit d’un tiroir une petite boîte en métal, l’ouvrit et relut la dernière lettre en date de leur père. Il leur disait que tout allait bien, que la guerre était bientôt finie et qu’il rentrerait bientôt à la maison. Bel euphémisme, pensa amèrement Marie. Elle en était là de ses sombres pensées lorsqu’on toqua à la porte, elle se leva, intriguée, sa mère et Paul n’auraient sûrement pas toqué. Elle alla ouvrir. Devant elle se trouvait un grand homme brun dont la tête lui disait vaguement quelque chose, peut-être un ami de ses parents, songea-t-elle.

« Ah, bonjour Marie. Pourrais-je parler à Jeanne, s’il te plaît ?

— Je suis désolée, elle est allée à l’épicerie avec Paul. Peut-être voulez-vous l’attendre dans la cuisine ?

— Non, je te remercie, j’ai une affaire assez urgente à régler après. »

Sur ces entrefaites, la silhouette de sa mère et de son petit frère se profila au-dehors. L’inconnu paraissait intimidé et mal à l’aise. Lorsque Jeanne l’aperçut, elle accéléra l’allure et l’embrassa : « Bonjour Ernest. Alors tout va bien ? Cela fait longtemps qu’on ne t’a pas vu dans le coin ! On s’est décidé à revenir au bercail ?

— Écoute, j’aimerais te parler seule.

— Très bien, fit-elle un peu inquiète de son ton grave. Marie, mets Paul en pyjama. » Marie resta sur sa faim et s’en fut, mécontente, aider son frère. Alors qu’elle l’aidait à se déshabiller, elle se figea : elle entendait des murmures et des pleurs. Elle descendit les escaliers quatre à quatre, laissant Paul se dépêtrer pour se déshabiller. Arrivée dans la cuisine, elle perçut quelques phrases : « Là, là, là, que dirait François s’il te voyait dans cet état ? Il n’a pas beaucoup souffert en plus, lorsqu’il y a eu l’attaque, il a disparu dans une explosion. J’ai été récupéré par des brancards, quand je suis tombé inconscient, une balle lui avait déjà traversé la mâchoire. Peut-être a-t-il été transféré dans un autre hôpital. Tu sais, c’était un bon gars, toujours le sourire aux lèvres et puis héroïque avec ça ! Ne pleure pas sinon je vais m’y mettre aussi », dit-il avec des sanglots mal contenus dans la voix. Marie estomaquée, s’assit sur sa chaise, ainsi l’impossible s’était réalisé. Qu’allaient-ils devenir ? De grosses larmes se mirent à couler sur ses joues. Elle vint se jeter en courant dans les bras de sa mère qui redoubla de pleurs. « Ne lui dis pas, ma belle, ne lui dis pas à Paul, c’est son héros, tu comprends ? Plus tard mais pas maintenant.

— Bien, je dois vous laisser, rapport à mon rendez-vous de notaire, demandez-moi de l’aide si vous avez besoin. François était un ami si fidèle, murmura-t-il en baissant les yeux, si généreux. Il s’essuya les yeux d’un revers de la manche. Bon à bientôt et surtout n’hésite pas Jeanne ! » Son départ les plongea dans un état d’abattement complet. Lorsqu’ils rentrèrent dans la maison, Marie vit sa mère lui faire un signe du doigt. D’accord, comprit-elle : ne rien lui dire, le protéger, le laisser dans ses illusions et dans son insouciance et dans son innocence. Plus tard, quand maman aura le courage. Quand le deuil sera fait.

 

« Marie, tout va bien ? s’enquit Mademoiselle Turpin.

— Oui oui, répondit cette dernière, maussade et le regard dans le vague.

— J’aurais besoin de toi pour une tout autre mission. Je ne t’oblige à rien car celle-ci est très risquée.

— En quoi consiste-t-elle ? lui demanda Marie galvanisée.

— Oh rien de très compliqué : se rendre sur les falaises dans la zone interdite et cartographier les défenses allemandes sur la plage. Mais cette fois, mon fiancé et moi t’accompagnerons. »

 

Lorsque Marie se profila au point de rendez-vous, le soleil brillait à son zénith. Toujours personne, songea-t-elle dépitée. Je crois que je ferais mieux de rentrer à la maison si je ne veux pas que maman s’inquiète. Elle en était là de ses conjectures lorsque son institutrice et un jeune homme armé apparurent devant elle. Ils se saluèrent silencieusement. Ils coupèrent le grillage, rampèrent et se retrouvèrent sur un promontoire. Un cri d’admiration sortit de leurs poitrines. La mer était magnifique, le ciel bleu. Le cri des mouettes qui s’élevaient, majestueuses au-dessus des flots, ne pouvait annoncer qu’une chose : la liberté. Marie sentit toute la pression des derniers mois retomber de ses épaules. Il y avait encore de l’espoir, elle en était sûre. Et là où il y avait de l’espoir, il y avait du bonheur. Après avoir fini leur tâche, ils s’allongèrent face à la mer, les bourrasques salines leur fouettaient les joues mais ils avaient l’intime conviction de toucher l’infini. Ils fermèrent les yeux, bercés par le doux murmure des vagues.

Marie se vit dans ses rêves, entourée de ses parents et de son frère, heureux et insouciants…

Lorsqu’ils quittèrent les falaises, personne ne songeait à briser le silence qui s’était établi lors de leur voyage par-delà les mers et la mort. Marie avait compris une chose : rien ne sert de ressasser ou d’étouffer sa tristesse, mais justement, la préserver comme un cadeau à travers les souvenirs, et ne plus repousser le moment de la prise de conscience de l’absence.

Alors qu’elles se séparaient, Pauline annonça à Marie : « Dès que la guerre sera finie, dès qu’on sera libre, j’aimerais que tu sois là à notre mariage… Et, Marie, surtout, ne renonce jamais au bonheur. Promets-le-moi. » Et sur ces mots énigmatiques et ce serment mystérieux, l’institutrice la quitta.

 

Ernest courait à en perdre haleine lorsqu’il arriva devant la porte de la maisonnette des Guichard. Il toqua à la porte comme un fou et entra sans même attendre qu’on vienne lui ouvrir. « Faut qu’j’vous dise quelque chose ! François : l’est pas mort ! Seulement blessé ! La balle, eh oui ! La balle l’a seulement effleuré ! Ah, quel bonheur ! » Le pauvre homme gambadait dans la pièce en riant aux éclats. Il prit Paul dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues. Il se mit à danser devant Paul qui restait bouche bée et ahuri, lorsque maman entra, le panier de linge sous son bras. « Bah alors, mon Paul, t’as vu un fantôme ? lui demanda-t-elle goguenarde. » Puis elle les regarda, comprit, lâcha son panier et dans un sanglot s’écria : « Ô, mon dieu, serait-ce vrai ? »

 

Quelques mois plus tard, la famille Guichard se rendit de bon matin à la petite cérémonie pour tous les morts à la guerre. Le maire se tenait bien droit, engoncé et grave dans son costume noir. Dans le milieu de la liste des noms sur le monument aux morts était inscrit François Guichard. Celui-ci fit un clin d’œil à son fils et le hissa sur ses épaules. Ils revinrent chez eux le cœur rempli d’espérance. Le soleil se levait sur une nouvelle ère de paix et de bonheur.

 

Auteur : Anne Puget

2 réflexions sur “Remettre à plus tard / Par Anne Puget”

  1. Je n’aime pas trop les histoires qui finissent trop bien mais l’idée de voir son nom sur la liste des morts est une très belle trouvaille. Ce n’est pas tous les jours que l’on peut faire un pied de nez a la mort. Très joli personnage que celui de la petite Marie.

  2. On se laisse embarqué par le récit et grâce aux personnages bien campés. Ce que je trouve assez bien vu, c’est la procrastination de la mort elle-même vis à vis de Paul. Je me serais donc attendu à une phrase finale plus explicite qu’un clin d’oeil. Le bonheur est décidément l’objectif final à atteindre.

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