Remettre à plus tard / Par Bartleby 2.0

 

Au premier abord, on pourrait se dire que passer sa vie à remettre à plus tard est l’indice d’une existence terne ou faible. Mais après réflexion, peut-être est-ce là au contraire le secret d’une vie libre, la dolce vita sans la débauche. Pour moi cela débuta dès la petite enfance. Quand j’avais faim, je commençais à pleurer, puis sagement remettais à plus tard. Car je savais que mes parents — eux-mêmes « remetteurs » — avaient entendu mon message et s’affairaient déjà à préparer mon biberon. Et alors, quel délice que ces repas différés ! De même, quand j’avais fait une bêtise grave, de celles qui méritent une punition, ils la remettaient à plus tard, c’est-à-dire au moment où, reconnaissant la gravité de mon acte, j’allais les voir pour « demander pardon » et gagner un baiser maternel.

Car être remetteur, c’est aussi s’accorder le temps de la réflexion, voire de la contemplation. Il s’agit du mode de vie le plus pacifique qui soit, qui apporte la paix à ceux qui l’adoptent, même si c’est pour un moment. Ainsi, quand le condamné s’entend dire que son exécution est remise à plus tard, il est submergé par l’espoir qu’elle n’aura jamais lieu. Par malheur, chez nous, ce mode de vie n’est pas généralisé et laisse une très grande place à la tribu d’en face, celle de ceux qui tranchent dans le vif, ceux qui décident, sans parfois réfléchir. Chez eux, le bébé qui a faim hurle jusqu’à ce qu’on le satisfasse d’une mauvaise bouillie. Par contre, la punition, il la subit à la minute où sa bêtise est découverte, avec en prime, la colère de ses parents.

Examinons alors la situation médiane, celle de la rencontre entre un adepte du remettre à plus tard et un trancheur dans le vif. C’est presque toujours ce dernier — le plus rapide — qui remporte la mise, du moins à court terme, le temps qu’on s’aperçoive que la décision était trop hâtive. Si bien qu’à ce niveau individuel, quand on fait le bilan, les deux protagonistes ont une chance égale de gagner, inférieure si l’on tient compte des « parties nulles ». Par contre, au niveau collectif, ce sont évidemment les trancheurs qui gagnent puisqu’ils n’hésitent pas à éliminer leurs opposants pour décider seuls, sauf en cas de Covid, mais n’anticipons pas.

J’écris ce préambule pour expliquer que ma jeunesse fut à la fois délicieusement tempérée — quand j’étais parmi les « miens » — et méchamment brutale quand je me retrouvais chez les « autres ». Ainsi, tomber sur un enseignant « trancheur » était pour moi la promesse d’une année scolaire d’enfer, un coup à rentrer dans sa coquille pour n’en sortir qu’en juin. Par contre, travailler avec un « remetteur » me faisait rattraper en six mois le savoir manqué avec l’autre. D’où une formation médiocre, un petit diplôme et des premiers jobs minables, puisque j’avais implicitement remis toute carrière à plus tard.

Jusqu’à ce jour (inévitable compte tenu de l’attirance entre les extrêmes) où je tombais amoureux d’une trancheuse. Pourtant je savais ce qui m’attendait et j’avais toujours remis à plus tard l’éclosion de ce type de relation. Je travaillais comme préparateur de commandes au Centre Amazone de Montélimar, aux Portes de Provence. Elle était coordinatrice santé-sécurité dans le même pôle de livraison. Nous nous sommes rencontrés à l’occasion de mon accident du travail. Cela m’était arrivé au bout de six mois, à force de manutentionner des charges trop lourdes de plus en plus vite : « go, go, go ! » à longueur de journée dans mes écouteurs. Dans de telles conditions, la hernie discale n’a pas été remise à plus tard et il a fallu trancher dans le vif : un mois d’arrêt.

 

À mon retour de congé maladie, j’ai été convoqué dans son bureau, puisque j’avais posé une réclamation suite à ma blessure. Son nom était inscrit sur la porte, Anne Duplessis. Je découvrais une jeune femme élégante et décidée, dans un décor spartiate. Elle me fit asseoir et sortit le dossier qu’elle avait récupéré auprès des « Ressources humaines ».

— Je vois là que vous n’avez pas suivi correctement les consignes de sécurité et que pourtant nous vous avons versé la totalité de l’indemnité prévue dans le contrat de travail. Que vous faut-il de plus ?

— Dès le début, j’ai été harcelé par les superviseurs. Ils disaient que je ne travaillais pas assez vite, et m’ont poussé à ignorer certaines sécurités. Voilà la véritable cause de mon accident et ils l’ont bien cachée.

— C’est incroyable ! Comment en est-on arrivé là ? Vous avez pourtant suivi la filière de recrutement normale ?

— Oui, j’ai même eu de très bonnes notes aux tests théoriques. Mais dans la pratique quotidienne, je me suis montré beaucoup trop lent, pas assez concentré. Les superviseurs ont fini par décider de me licencier. C’est à ce moment que les cas de Covid se sont multipliés et ils ont eu l’idée, comme je connaissais bien le travail sous tous ses aspects, de me faire occuper chaque poste vacant, le temps de recruter un candidat qui leur convenait.

— C’est bizarre, rien de ceci n’est noté dans votre dossier.

— Et pourtant c’est la réalité. Ils m’ont même appelé le « Covid Man » ! On me mettait en bout de chaîne, si bien que je pouvais rattraper mon retard pendant les pauses. J’étais de plus en plus fatigué, et quand il s’est agi de porter quatre colis à la fois, j’ai fait cette hernie discale.

Anne Duplessis était atterrée. Son air décidé de trancheuse avait laissé la place d’abord à l’attendrissement puis à la colère.

— Je déteste cette boîte. Avec une histoire pareille, vous allez pouvoir attaquer Amazone. C’est très grave. Je vais analyser tout cela, interroger vos superviseurs, rédiger un rapport. Vous serez bientôt reconvoqué.

— Alors je reste à votre disposition mais prévenez-moi suffisamment à l’avance.

Je me levai et me préparai à quitter son bureau quand elle me rappela :

— Si t’es libre ce soir, je t’invite à ma fête d’anniversaire. Je te le promets, il n’y aura personne de la boîte.

C’était vraiment une trancheuse. Je hochai la tête, ne trouvant rien à redire mais notant avec délice le passage au tutoiement. Se préparer à la soirée me prit le reste de la journée en hésitations et allers-retours devant la glace, scrutant les innombrables détails de ma tenue. Finalement, je me retrouvai à l’adresse indiquée avec une bonne heure de retard, après avoir reçu une douzaine de messages de sa part. Habituée à la ponctualité comme toute bonne décideuse, ma lenteur l’avait plongée dans l’angoisse la rendant encore plus désirable et prête à la conciliation nécessaire à la vie à deux.

 

*

 

Quelques années plus tard, Anne, devenue ma femme, accoucha, post-terme, d’une adorable fillette que nous installâmes dans la chambre rose de notre villa, achetée avec l’indemnité substantielle qu’Amazone m’avait versée. L’entreprise avait d’ailleurs fait faillite — corps et biens — après les mesures d’urgence internationales concernant l’écologie. Anne reprit bientôt son travail au centre régional de lutte contre les effets de serre, tandis que je gardai le bébé, prenant bien soin d’attendre qu’il ait fini de pleurer pour lui servir son biberon. J’oublie de dire que nous vivons toujours à Montélimar, aux Portes du Sahel, que le carré de désert qui me sert de jardin est maintenant protégé du soleil grâce aux palmiers que j’ai fait planter et que je consacre le reste de mon temps à la rédaction d’études du genre « Comment nous aurions pu empêcher le réchauffement climatique en remettant à plus tard le quart de notre consommation ».

 

Auteur : Bartleby-2.0

2 réflexions sur “Remettre à plus tard / Par Bartleby 2.0”

  1. Il y a des histoires d’amour invraisemblables qui se terminent bien. La preuve! Thématiques contemporaines, une pincée de SF qui nous pend au nez, un zeste d’anticonsumerisme et surtout une grosse dose d’humour.

  2. Envisager le destin du monde sous l’angle de la dichotomie « trancheur vs remetteur » est audacieux mais surtout source d’une bonne dose d’humour (en accord avec le commentaire précédant). Bref c’est très réussi.

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