Remettre à plus tard / Par Françoise Glévarec-Yvert

 

La maison apparut sur le côté gauche de la route, un peu en contrebas. Seul le toit fait d’un vieux chaume était visible. J’avais quitté la départementale 19 quelques minutes auparavant pour m’engager sur le chemin communal que m’avait indiqué le GPS de la voiture. Un plan manuscrit avait maintenant relayé l’électronique. Le voyage avait duré trois heures depuis Paris pour arriver dans ce lieu perdu de la Normandie, de l’Orne, précisément à Varolles.

Quelques semaines plus tôt, j’avais reçu un courrier surprenant, inattendu, émanant d’un notaire d’une petite ville du nom de Briouze m’informant que j’étais la seule héritière d’une certaine Emilie Gautier morte à 97 ans voilà plus de 25 ans sans descendance. L’héritage consistait en une petite maison construite au début du 19e siècle que la Mairie comptait préempter. Était jointe une adresse (un lieu-dit ?). Une clé me serait remise à l’Etude quand je m’y présenterais.

J’étais donc passée chez le notaire, où j’avais rencontré le clerc, avant d’aller à la maison. Il me répéta qu’Emilie était mon arrière-arrière grand-tante et que la succession était restée en déshérence depuis un quart de siècle. Je n’avais pas appris grand-chose mais j’avais la clé.

La maison, une fausse longère puisqu’elle était surmontée à une extrémité d’une sorte de petite mansarde, était de dimension modeste. Ici, tout suintait l’abandon et le passé : l’herbe avait envahi le semblant d’allée qui menait à l’entrée et le chaume du toit paraissait avoir plusieurs siècles. La clé, curieusement, tourna facilement dans la serrure. Je m’attendais pourtant à un mécanisme grippé. Des visiteurs avaient dû passer, probablement venant de la Mairie. La porte donnait sur une grande pièce, sans entrée, comme dans la plupart des maisons pauvres de cette époque. Rien n’avait été laissé. Je remarquais la cheminée qui avait probablement servi à cuisiner et à se chauffer. Tout était vide. Mais l’odeur était là : celle, mélangée, de foin coupé et de cheminée froide qui persistait encore par-delà les années. Je m’engageais dans l’étroit couloir attenant à la pièce principale et poussai une porte. Cela avait dû être une chambre. Là encore rien n’avait été laissé. Je ne m’attardais pas et gravis le petit escalier, une dizaine de marches, qui conduisait à la mansarde. Je m’aperçus que la pièce était fermée et je n’avais pas la clé. La poignée en porcelaine blanche de la porte avait la forme d’un œuf et remuait dangereusement sous la pression de ma main. Le large trou de serrure avait la dimension qui correspondait à celle de la clé et il me fut facile de regarder à travers. Mon champ de vision, bien que rétréci, me permit de constater que, contrairement au reste de la maison, un ou des meubles étaient encore là. Je crus apercevoir un pied de table. Je constatai aussi qu’une épaisse couche de poussière couvrait le sol ce que je n’avais pas vu dans les autres pièces.

Je me résolus à appeler l’Etude mais personne ne répondit. L’heure du déjeuner sans doute. Je ne souhaitais ni attendre, car je devais rentrer à Paris assez vite, ni renoncer à pénétrer dans la pièce fermée. Un rapide aller-retour à ma voiture me permit de ramener la trousse à outils toujours présente dans le coffre, pour quoi faire avais-je souvent pensé, mais là elle me fut utile. La serrure ne tenait pas et il me fut facile de peser sur elle avec un tournevis et de la faire céder. La porte s’ouvrit sur une petite chambre couverte effectivement de poussière. C’était bien le pied d’une table que j’avais vu tout à l’heure. Et puis je découvris un coffre. Là aussi la poussière s’était accumulée. Cet endroit, plus que le reste de la maison, sans doute parce qu’il restait des traces de vie (les deux meubles) et que rien ne semblait avoir bougé depuis des années, me fit penser à un tombeau dont j’aurais forcé la serrure comme Howard Carter brisant les sceaux qui fermaient la tombe de Toutankhamon. L’inflation me gagnait… et l’anxiété aussi. Qui avait habité là ? Mon arrière-arrière grand-tante ? C’était bizarre car pourquoi cette pièce apparaissait-elle elle si différente du reste de l’habitation ? Ici, le temps semblait s’être figé comme si personne n’avait jamais plus pénétré dans cet endroit depuis des décennies.

Je m’approchai du coffre et l’ouvris sans difficulté. J’y trouvais un livre de prières, la photo d’un homme jeune en uniforme militaire avec inscrit sur le col montant de sa veste « 104 » et enfin un petit carnet. Je l’ouvris sur des feuillets qui avaient pris cette teinte jaune fanée que seul le temps peut donner. La première page avait été utilisée où je lus ceci :

 

Remetre a plu tard

tout

Sous les deux lignes je vis une lettre et trois chiffres disposés ainsi :

2            t            91

 

Quelque chose avait été écrit devant le « t » et devant les deux chiffres. C’était devenu illisible.

 

De quoi s’agissait-il ? Je décidai d’emporter la photo et le carnet. Coffre et porte refermés (la porte tant bien que mal) je descendis rapidement le petit escalier. Je n’avais qu’une hâte c’était de quitter cet endroit de désolation que je n’habiterais jamais et de retourner à l’extérieur pour tenter de me débarrasser de ce malaise délétère qui m’avait gagnée sous la forme d’une phrase obsédante de Marguerite Yourcenar à propos de la mort « cette durée sans air, sans lumière, sans saison et sans fin… ».

Je quittai le lieu et refis le trajet de l’allée à peine visible sous la végétation pour regagner ma voiture. Je repris la D19 et m’arrêtai de nouveau à l’Etude pour rendre la clé et envisager les suites administratives qui seraient réglées à distance. Je demandai au clerc (le notaire était toujours invisible) s’il connaissait la maison, son histoire, ceux qui y avaient vécu. Non me dit-il à part que mon arrière-arrière grand-tante y avait passé les 97 années de son existence. Je lui avouais avoir forcé l’entrée de la pièce fermée. Cela ne le dérangeait pas me dit-il puisque le bien m’appartenait. Il s’excusa de ne pas m’en dire plus et me conseilla de passer à la Mairie de Varolles. À regret je repris le chemin qui menait à la maison de mon aïeule mais m’arrêtai au centre du Bourg, à la Mairie. Là encore la récolte d’informations fut maigre. On me conseilla de consulter les archives départementales. J’y avais pensé mais cela ne me renseignerait pas sur le militaire posant sur la photo qui avait sans doute vécu dans la maison d’Emilie. L’employée me conseilla en dernier recours d’aller voir le monument aux Morts. J’y allai à pied sous une pluie fine, pénétrante. Et là je vis, à la lettre « G » un Almyre Gautier mort en 1915. Cet homme avait donc été tué pendant la guerre de 14-18. Avait-il un rapport avec Emilie ? Était-il son frère ? Les dates étaient compatibles.

Frigorifiée, fatiguée, je décidai avant de reprendre la route de m’arrêter dans le seul petit café que j’avais vu sur la place de Varolles. Je commandai un thé que vint m’apporter une femme d’un certain âge, que je sus ensuite être la patronne et s’appeler Yvonne. Elle avait repéré en moi, « l’étrangère » et avait décidé de remplacer la serveuse pour venir s’informer. Je lui expliquai en détail le motif de ma venue. Voyant que j’étais « de la famille » elle voulait dire que j’avais une lointaine ascendance, comme eux, à Varolles elle prit le temps de me renseigner. Sa famille contrairement à la mienne n’avait pas été dispersée, disloquée et une continuité, un fil de mémoire restaient entre les générations. Yvonne appela donc son père qui arriva à petits pas, le torse légèrement de côté. Il a 86 ans, me dit-elle.

— As-u entendu parler d’un Almyre Gautier qui aurait habité un temps dans la maison d’Emilie ? lui demanda Yvonne. La dame qui est ici cherche des informations. Elle est peut-être de sa famille.

Le vieil homme me regarda fixement comme pour faire revenir des souvenirs, prit une chaise et s’assit en face de moi, à côté de sa fille.

— C’est mon grand-père qui l’a connu. Il nous en parlait quelquefois. Almyre était son prénom d’état civil mais on l’appelait Gustave. C’est ce qu’il voulait. C’était le frère d’Emilie et il devait avoir quelques années de plus qu’elle. Je crois bien qu’il était charpentier…

Cela expliquait les fautes d’orthographe relevées dans le message du petit carnet, pensais-je.

— La maison était celle de leurs parents et c’est là qu’ils habitaient tous les deux, enchaîna-t-il.

Le vieil homme poursuivit et m’apprit que Gustave-Almyre était mort en Allemagne, en captivité. On n’avait jamais su où il était enterré. Il avait complètement disparu et Emilie, selon les anciens, ne s’en était jamais vraiment remise. Le pire, me dit-il, c’est qu’il devait se marier en septembre 1914. Mais rien ne s’est fait puisqu’il est parti au mois d’août ajouta-t-il.

— Vous devriez voir les archives militaires, finit-il par me dire.

Je terminai mon thé, payai, remerciais chaleureusement Yvonne et son père qui me souhaitèrent bonne route et partis, dans la nuit, vers Paris.

 

 

Un soleil déjà haut chauffait la place d’Italie à Paris où j’avais donné rendez-vous à Flavia, l’une de mes amies. Assises à la terrasse de la brasserie Paul nous profitions d’un début d’été magnifique.

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis mon voyage à Varolles. Les archives militaires m’avaient révélé les derniers mois de la vie de l’homme sur la photo. Il s’agissait bien de mon aïeul et j’en avais été bouleversée. Gustave Almyre était mort à 24 ans le 18 mars 1915 de la tuberculose, prisonnier au camp d’Ohrdruf en Allemagne orientale. J’avais pu suivre, grâce au Journal des Unités, la campagne du 104e régiment d’Infanterie auquel il appartenait et qu’il avait dû rejoindre dès le 6 août 1914. Je finis par découvrir que son corps, bien plus tard, avait été transféré à Sarrebourg dans la nécropole nationale. Il y occupait la tombe 6477. Il était donc là-bas, bien loin de la Normandie et de Varolles. Mais je savais où il était.

Alors, j’avais pu reconstituer le message tronqué que j’avais consulté dans le carnet.

Le « t » était la dernière lettre du mot « août », le chiffre « 9 » était précédé d’un « 1 » et le « 1 » suivi d’un « 4 » :

 

Remetre a plu tard

tout

2 août 1914

 

Le « tout » correspondait sans doute à son mariage, aux enfants qu’il aurait peut-être eus et à bien d’autres choses. C’est sa vie entière qu’il avait remise à plus tard.

Je venais de raconter tout cela à Flavia qui m’avait écoutée attentivement. Mon amie, après un long silence, me dit :

— Tu connais la phrase de Sénèque (elle avait dans le passé enseigné le latin et le grec) : « à force de remettre à plus tard c’est la vie qui nous dépasse ». Almyre n’a pas remis à plus tard de lui-même, c’est la force des choses qui l’a fait à sa place…

Elle ne termina pas sa phrase et je ne répondis rien. Mais je pensais à Almyre Gustave qui avait dû tout remettre à plus tard le 2 août 1914. Mais ce n’était pas la vie qui l’avait dépassé, c’était l’éternité.

Nous trinquâmes à nos retrouvailles et je levai les yeux vers le ciel d’un bleu profond qui illuminait Paris.

 

Auteur : Françoise Glévarec-Yvert

2 réflexions sur “Remettre à plus tard / Par Françoise Glévarec-Yvert”

  1. De l’extérieur, il n’est pas facile de décider s’il s’agit de fiction ou d’auto-fiction, ce qui est un très bon point, surtout si le récit n’est pas inspiré de faits réels. On part sur l’arrière-grand-tante (presque une fausse piste) pour finir sur Almyre. L’idée du message crypté est très intéressante. La narratrice n’est pas plus perturbée que cela à la fin de l’histoire (brasserie Paul) et j’aurais attendu que le texte se termine autrement que sur la citation de Sénèque – malgré cette vérité que d’une manière ou d’une autre, nous sommes tous dépassés par la vie. Heureusement peut-être.

  2. J’ai lu jusqu’au bout, car le mystère du message crypté tient en haleine. Mais on peut regretter qu’il n’y ait pas tant de mystère que cela, pas de difficulté particulière à surmonter. Mais l’avertissement de se voir imposer la « remise à plus tard » inconsciemment nous invite à ne pas le faire !

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