Remettre à plus tard / Par Tom Hunière

 

Il est 9h50 ce lundi matin, Grégoire Le Petit responsable de la maintenance du groupe veut s’entretenir avec son patron Grégoire Le Grand d’un sujet qu’il juge sérieux et dont lui a parlé son adjoint Éric Le Vieux mais des rumeurs circulent à mots couverts depuis quelque temps et en réalité tous les responsables d’unités sont au courant de problèmes récurrents de dysfonctionnements techniques dans les ateliers. Le Petit est certain que son patron ignore tout de ces problèmes, car sa technique de management obéit à une stricte verticalité à sens unique c’est-à-dire de haut en bas. En revanche pour tout ce qui est du domaine commercial France ou export, il est imbattable et doté d’un flair infaillible.

Grégoire pénètre dans le bureau.

— Bonjour, Monsieur, puis-je vous parler d’un sujet important ?

Grégoire Le Grand le nez collé à des graphiques marmonne :

— Mmh…, oui Greg, de quoi s’agit-il ?

— Eh bien voilà, il m’a été remonté des informations sur une fragilité technique détectée sur les groupes propulseurs des ateliers primaires et… je pense que…

— Bah bah bah, Greg ! Écoutez, je suis en plein sur le plan quinquennal, un problème technique ? Vous êtes gentil mais on verra plus tard. L’objectif, c’est le plan, un seul sujet : le plan, c’est l’avenir de l’entreprise que j’ai sous les yeux. Autre chose, Greg ?

— Euh non, Monsieur. Il sort.

La réunion est presque achevée, Grégoire Le Petit voit bien les signes insistants que lui adresse Gaston Le Maître et qu’il évacue par des gestes de la main en retour. Fin de la réunion, Gaston se précipite. Le Petit, qui ne veut pas laisser à penser qu’il s’est fait renvoyer dans ses 22 par le boss, le reprend de haut :

— Bon écoutez, Gaston, on en reparlera plus tard, vous avez reçu comme moi les consignes, tout pour l’export ! Alors… au boulot !

Gaston, sans ciller, tourne les talons et repart vers son bureau ; il ne faut pas plus de trois minutes pour que Jacques Le Gras vienne le relancer sur l’incident technique :

— Alors Gaston, il a dit quoi, Greg ? Parce que je crois vraiment que c’est sérieux cette affaire, il faudrait…

— Écoutez, mon cher Jacques, la direction s’en occupe et donc on en reparlera plus tard. Et tenez, pour ce que j’en sais, m’est avis qu’il va falloir passer en 3×8 assez rapidement alors préparez-moi un plan d’occupation hommes-machines, j’ai besoin d’une vision sous 48 heures.

— Mais les propuls…

— Bien, il faut que j’y aille, je compte sur vous, Jacques.

Jacques n’a jamais su dire non à un ordre, il repart dans son bureau attenant aux ateliers et convoque le chef d’équipe, Paul Le Barge :

— Salut, Paul ! J’ai les infos en priorité sur les décisions prises en staff de direction, tenez toutes les machines, les presses, les générateurs prêts pour une montée rapide en cadence, c’est pour l’export, vous comprenez, l’export, le gros contrat quoi !

— Ah ! l’export, répète Paul avec un demi-sourire. Un silence et il reprend :

— Mais les groupes propulseurs ?

— Que, quoi, les groupes propulseurs ?

— Ben, vous croyez que ça tiendra ?

— Mais oui bien sûr, c’est en cours d’étude, alors si vous voulez bien, on en reparlera plus tard.

— Euh… c’est qu’ils sont vraiment mal en point et…

Ça suffit Paul, exécutez et ne m’embêtez plus avec cette histoire, je vous ai dit plus tard alors c’est plus tard, vous n’comprenez donc pas l’français.

— OK chef, pas de problème, on verra ça plus tard, j’ai compris, vous fâchez pas.

— Je n’me fâche pas mais quand… Paul sort sur la pointe des pieds pendant que Jacques continue à égrainer sa litanie, en s’éloignant il perçoit encore : plus tard !

Dans l’atelier, Paul Le Barge réunit ses équipes.

— Bon les gars, il y a du nouveau, le patron a décroché des contrats, alors il va falloir suivre, je veux du 150 %, soyez prêts à envoyer la sauce quand viendra le top chrono.

Murmures dans le groupe, Gisèle La Futé, en charge du contrôle produits finis s’avance :

— Dites, les hommes, je crois que vous oubliez quelque chose parce qu’avec les loupés des groupes propulseurs, les pièces défectueuses ont pris du 400 % le mois dernier et il ne faudrait pas que les machines claquent en plein rush.

Paul coupe court.

— D’accord Gigi, mais ça, c’est la maintenance qui gère et le patron s’occupe du reste, on ne va pas se risquer à faire capoter des grosses commandes, on en reparlera plus tard sitôt après cette campagne. Au boulot et aussi pointez-vous tous dans mon bureau à midi et demi, j’arrose la naissance de ma fille.

 

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Deux mois ont passé.

Dans l’atelier, au milieu du vacarme des presses à découpe, des grincements des tapis de convoyage ou du roulement sourd des chariots et des cris des ouvriers qui s’apostrophent retentit un hurlement de désespoir qui vrille toutes les oreilles. Un ouvrier, le visage noirci et la blouse maculée d’huile, traverse l’atelier en courant et se jette sur Paul Le Barge en criant :

— Chef, chef, le propulseur… il a lâché.

— Eh bien, appelez la maintenance, dépêchez-vous !

— Non, vous n’avez pas compris, il est mort, il a fondu, je vous l’avais dit, le truc il a quarante ans, il est russe et on l’avait retapé avec des pièces fabriquées en Ukraine, alors vous pensez.

— Jamais entendu parler de tout ça, qu’est-ce que vous avez bien pu faire pour le mettre HS, je fais quoi moi avec des zigotos pareils ?

— Allo Gaston, euh… on a un gros problème, le générateur… je veux dire… il est peut-être HS.

— Comment ça HS, ça veut dire quoi HS ? M’avez jamais dit qu’il était HS.

— Ben si, je vous avais dit qu’il y avait un problème.

— Un problème ? mais enfin ou il est HS ou il est pas HS, il est pas « un peu HS », débrouillez l’affaire. Gaston raccroche, son visage est rouge cramoisi et il sue à grosses gouttes.

— Allo Grégoire, on a un gros souci, je vous l’avais dit, le générateur a lâché, c’est fini… non il n’y a rien à faire, on n’a même pas de pièces. Grégoire lui aussi est au bord de l’apoplexie.

— Cherchez, cherchez encore, dire qu’il faut maintenant que je prévienne le patron.

— Allo, Monsieur, alors voilà, je suis désolé d’interrompre vos vacances à Ibiza mais c’est très grave, le générateur…

— Quoi, le générateur ?

— Il est mort, Monsieur.

— Mort, comment il est mort ? Il est mort tout seul, comme ça d’un coup ?

— C’est-à-dire Monsieur, l’autre jour dans votre bureau, je vous avais…

— Vous m’avez quoi, dit qu’il était mort ? Non, et plus de pièces en plus, tous incapables de traiter les problèmes à temps, toujours à remettre à plus tard, vous croyez que c’est comme ça que j’ai bâti cette maison ?

 

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Quinze jours plus tard…

Extrait de la rubrique nécrologique : « Grégoire Le Petit, génial visionnaire, avait créé cet empire à la force du poignet, toujours à la tâche, ne connaissant pas le mot vacances, il a ignoré les alertes sur sa santé, son cœur l’a trahi. Récemment son entreprise avait malheureusement perdu de gros marchés à cause de problèmes de pièces introuvables pour ses machines, ce qui souligne encore, s’il en était besoin, notre perte de savoir-faire dans les domaines de la machine-outil. Ce fut un rude coup pour ce capitaine d’industrie et comme on lui disait de se ménager, de ralentir le rythme, il avait lancé goguenard aux journalistes qui faisaient un reportage sur les clés de sa réussite exemplaire et ses difficultés actuelles :

— Ah, messieurs, plus tard, on verra ça plus tard ! »

 

Auteur : Tom Hunière

2 réflexions sur “Remettre à plus tard / Par Tom Hunière”

  1. Très fluide et agréable à lire. Un reflet juste, crédible et plein d’humour des relations au sein des entreprises.

  2. Un texte basé sur des dialogues, comme une succession de scènes, pour illustrer l’absence d’écoute, donc de dialogue, dans les entreprises : génial !

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