Sand à Chopin

George Sand à Frédéric Chopin

 

« Chopin, joue pour moi encore la note bleue. Dis-moi : sais-tu pourquoi nos deux portraits de Delacroix sont séparés ? Ne ressens tu pas la même douleur, la même souffrance ? Ne vois-tu pas quand je te parle ma main qui tremble ? Pourquoi ne pas nous réunir à nouveau ? Nous avons vécu une passion si dévorante, certes sans doute excessive de ton point de vue. Tu me reprochais assez nos  soirées assassines, mes hauts cris, mes coups de poitrine,  mes lettres interminables, les papiers froissés.

Je t’écoute et je ne t’entends pas. Je vois ton regard doux et vague, ta mèche dorée caressant ton front. Je respire ton visage superbe, tes tempes blanches, ton profil d’oiseau. Je ne vois que lui. Mais tu ne me regardes pas, tu es déjà ailleurs, dans ton pays de légendes et de danses tristes. Je ne vois pas tes mains christiques sur ton clavier, tes doigts planant sur la touche. Pourtant te souviens-tu, tes « Nocturnes » si mélancoliques, si nostalgiques confondant nos deux âmes mêlées ? Nohant n’est plus qu’orages en été et brumes en hiver. Ne te souviens-tu pas de cette fenêtre donnant sur la campagne et qui t’apaisait ? Et ne vois-tu pas aujourd’hui les arbres du jardin dressés comme des fantômes? Tu ne me dis plus rien. Je ne sens plus ton souffle. Tu m’as guérie de Musset. A présent, tu me quittes. Ne me quitte pas ! »

On entend quelques notes qui coulent comme le clapotis de l’eau. A présent elles rejaillissent torrentielles comme une longue plainte. La nuit est glacée. Chopin n’est que l’ombre de lui-même, on ne le voit pas.  Les notes traînent sur le piano. La fenêtre ouverte laisse passer un souffle de vent. Chopin n’est plus là. George a compris.

« Inutile d’insister. L’ami Delacroix a peint l’invisible. Il a compris. Je n’ai pas su te retenir. Tu ne reprenais vie que dans tes mains enflammées, si embrasées, en bémol et si mineur ».

 

Auteur : Catherine Paccioni

Texte écrit dans le cadre de l’atelier Ecrire l’art (séance consacrée à Eugène Delacroix).

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