Un verre de vin bleu / par Claude Vierve

 

Vendredi, 18h. L’open space se vide. Les collègues de Pierre s’échappent avec plus d’empressement que de coutume dans la perspective d’un long week-end : le week-end de Pâques. Pierre s’attarde à son poste. Il est anxieux. Mardi, il a rendez-vous avec son N+1 pour l’entretien annuel. Il n’a pas atteint ses objectifs. Pour la deuxième année consécutive. Ça ne pardonne pas. À mesure que l’échéance fatidique approchait, il s’est démené avec frénésie. Mais il a eu beau redoubler d’efforts, travailler ses dossiers chez lui le soir, les week-ends, renoncer à ses congés, il n’y est pas arrivé. Son N+1 a fixé la barre trop haut. Pierre le sait, même s’il s’efforce de l’ignorer. À 52 ans, sa marge de manœuvre est étroite. Ce sera la galère. Il refait sans cesse le même rêve et il se réveille en sueur. Il est sur une plage, au pied d’une falaise. La mer monte inexorablement. Il tente d’escalader la falaise, il glisse, retombe sur le sable. La mer monte, centimètre par centimètre. Ses mains meurtries, ses genoux écorchés ne trouvent pas de prises. La roche friable se délite. La mer monte, indifférente, grise et froide.

 

Pierre secoue la tête et quitte le bureau emmenant son ordinateur comme s’il pouvait lui servir de bouée de sauvetage. Il se battra jusqu’au bout. Il passera le week-end à se préparer pour l’entretien. Il descend au sous-sol, dans le parking de l’entreprise. Installé au volant de sa voiture, il s’apprête à démarrer lorsque son portable sonne. Un message étrange s’affiche à l’écran :

Per me si va nella citta dolente

Lasciate ogne speranza voi ch’entrate.

Suivent les coordonnées GPS d’un lieu non précisé.

Signé : Aréthuse.

 

Pierre blêmit. Marie signait souvent du nom de la nymphe transformée en fontaine. Mais Marie est décédée. Il y a plus de deux ans. Andrea ? Elle aussi était à Agrigente. Il y a près de vingt ans. Un des plus beaux souvenirs de Pierre. Les trois trentenaires, enthousiastes et sans entraves, surfaient alors sur leurs compétences et leur force de travail. Ils progressaient dans leur carrière et n’imaginaient aucun plafond de verre. Marie avait été la première à déraper. Ce qui avait glacé le sang de Pierre à la lecture de ce SMS d’outre-tombe, c’était les deux vers de Dante : le premier et le dernier de l’inscription figurant, selon le poète, au-dessus de la porte de l’Enfer. Quand Marie s’était vu proposer un chèque en échange d’une rupture conventionnelle, elle avait refusé. Elle préférait « mourir en combattant ». Andrea avait cherché à l’avertir.

— Tu n’auras pas l’occasion de te battre. Tu seras mise au placard. Ce sera une lente descente aux enfers.

Et elle avait achevé sa tirade par cette citation dantesque. Marie l’avait mal pris. Elle s’était obstinée. Ni Pierre ni Andrea n’avait pu la ramener à la raison. Elle avait cessé de les voir, puis de répondre à leurs appels. Peu après, ils avaient appris son suicide. Andrea avait été très affectée. Elle avait perçu la mort de Marie comme un sinistre présage. Elle travaille à présent en Afrique pour une ONG spécialisée dans le microcrédit. Mais si c’est elle qui a envoyé ce SMS, comment a-t-elle pu savoir ? Perplexe, il tourne la clé de contact et saisit les coordonnées. Il n’a plus rien à perdre. La décision de son supérieur est déjà prise. Il le sait. Le baroud d’honneur sera aussi inutile que le combat de Marie contre des moulins à vent. Il se laisse guider par le GPS qui le mène en Normandie.

 

Le soir tombe. Il arrive à destination : une place dans un village avec une fontaine. Il quitte son véhicule, marche de long en large. Bientôt, un groupe de dames âgées sort de l’église. L’office du Vendredi saint vient de s’achever. Les femmes se dispersent dans différentes directions mais l’une d’elles se dirige vers la fontaine, passe devant lui sans un regard. À nouveau, Pierre blêmit. Le parfum de cette dame. Il en est sûr : c’est celui de Marie. Une légère odeur de violette, un peu musquée. Pierre la suit. Elle semble l’ignorer. Ils arrivent au niveau d’une auberge. Pendant que l’attention de Pierre est captée par l’aspect de la bâtisse, la dame disparaît. Pierre revient sur ses pas, cherche. Personne. Pierre pénètre dans l’auberge. De toute façon, il n’a pas le choix. Il est trop tard pour rentrer à Paris. Une employée est assise à la réception.

— Monsieur Safredan ?

— Euh, oui mais…

— On a réservé une chambre pour vous. Voici la clé. Premier étage. L’escalier est à votre droite.

— Mais…

— Nous avons monté vos bagages. Le restaurant est fermé mais vous trouverez un plateau-repas avec une collation dans la chambre.

— D’accord, mais…

Une voix interpelle l’employée derrière une porte au fond du couloir.

— Excusez-moi.

 

Elle disparaît. Pierre reste seul. Il hésite puis s’engage dans l’escalier. Il allume dans le couloir du premier étage. Porte n°7. Pierre entre et constate qu’un sac de voyage l’attend effectivement au pied du lit. Il contient un pyjama, un nécessaire de toilette et des vêtements de rechange à sa taille. C’est exactement ce qu’il aurait emporté s’il avait décidé de venir passer ici le week-end. Pierre a faim. La collation est frugale : quelques tranches de pain de seigle, du fromage, une pomme et un quartier de flan. Sur le plateau est également déposée une carafe de vin. De vin ? Étrange. Pierre remplit le verre et observe le liquide par transparence devant la lampe : bleu. Ce vin est bleu. Bleu-violet. Pierre le hume. L’arôme rappelle le parfum de la vieille dame. Celui de Marie. Du vin, vraiment ?

 

Et si c’était… ? Mais qui aurait intérêt ? Et, au point où il en est… Pierre trempe un doigt dans le liquide bleu, goûte. C’est bien du vin. Du vin bleu ! Il avale une gorgée. Attaque le fromage et le pain de seigle. Nouvelles gorgées. Le repas terminé et la carafe vide, il prend une douche puis se met au lit. Il ne tarde pas à sombrer dans le sommeil. Un sommeil profond.

 

Assise sur une chaise auprès du lit, la dame âgée est là et le regarde. Elle ne dit rien mais fait un geste intimant Pierre à la suivre. Elle sort. Pierre s’habille avec les vêtements qu’il trouve dans le sac. Il quitte la chambre. La dame est là, au pied de l’escalier. Il la suit dans la rue. Elle porte une lanterne. Ils abordent un chemin de terre. Bientôt, ils arrivent dans une forêt. Elle s’arrête devant une liane qui pourrait être une vigne. Les arbres qui l’entourent sont noueux, épineux, portent des feuilles sombres. De gros nids s’y balancent. Des amas de branchages lugubres. Des plaintes, des gémissements, des pleurs se font entendre. Pourtant, il ne voit personne. La dame engage Pierre à saisir quelques grains de ce qui ressemble à une grappe de raisins difforme, dissymétrique. Les baies sont bleues. Bleu-violet. Pierre en détache une. Aussitôt, son point d’attache à la rafle se met à saigner. Pierre recueille une goutte sur le doigt. Du vin. Celui qu’il a bu dans la chambre de l’auberge. Soudain, il comprend où il est, tombe à genoux, éclate en sanglots : la forêt des suicidés. Les arbres, les voix, ce sont ces damnés privés d’espoir qui se lamentent. Les nids dans les branches sont ceux des harpies et cette liane, c’est Marie.

À côté, un emplacement vide où l’humus a été fraîchement remué. Il est saisi d’effroi. Il pose le front sur le sol : c’est la place qui lui est réservée. Pierre se sent pris dans un maelström de sensations contradictoires. Il dérive dans une cascade d’images colorées ou non. Le silence alterne avec des sons familiers ou inconnus, apaisants ou angoissants. Combien de temps ? Il n’en a plus aucune idée.

Il sent quelque chose qui l’accroche. Ou est-ce lui qui s’accroche ? Il est toujours dans une forêt mais ce n’est plus celle du septième cercle de l’Enfer. Il entend des cris d’oiseaux exotiques. Il est étendu sur le sol d’une forêt tropicale. Une femme, une Africaine, lui secoue l’épaule. Pierre la reconnaît. Il l’a déjà vue dans une vidéo qu’Andrea lui avait envoyée. Elle semble lui parler mais Pierre n’entend pas sa voix. Andrea ? Est-il chez Andrea ? L’image se brouille à nouveau. Pierre repart dans un tourbillon, entraîné par un courant impétueux. Kaléidoscope d’images plausibles ou fantastiques. Tout chavire. Combien de temps ? Il n’en a plus aucune idée.

Il émerge à nouveau. Une Africaine portant des vêtements usés se penche vers lui. Elle lui sourit. Lui éponge le front. Il perçoit des bruits de casseroles entrechoquées. La pluie tambourine sur une bâche tendue au-dessus de lui. Odeur de vêtements humides, odeurs humaines. D’autres visages noirs se penchent vers lui. La femme lui fait boire un liquide chaud et amer. Elle essaie de lui faire prendre un peu de nourriture. Une bouillie tiède faite de riz et de légumes. Il avale difficilement. Il entend des voix dans des langues qu’il ne comprend pas. La femme le fait boire à nouveau. Il tremble. On lui jette une veste malodorante sur le corps. La pluie continue de tomber. La bâche est à présent invisible dans l’obscurité. Pierre replonge dans le chaos. Combien de temps ? Il n’en a plus aucune idée.

 

Quand il émerge enfin, il éprouve un terrible mal de tête. Il a froid. Il est étendu sur le sol, seul, dans un lieu boisé. Mais cette fois, l’univers lui est familier. Une forêt, une forêt normande. Son estomac se contracte. Il vomit. Il a des frissons. Ses vêtements sont mouillés. Une cloche sonne. Est-il à proximité d’un village ? Il se met à genoux, tente de se relever en s’appuyant contre un tronc. Il se sent emporté sur les chevaux de bois d’un manège qui tourne trop vite. Il vomit. Reprend ses esprits, se lève en titubant. Un ruisseau. Il se trempe le visage et les mains dans l’eau glacée. Il boit goulûment. L’eau froide lui fait du bien. Il se remet debout. Un sentier. Il le suit, s’arrêtant fréquemment. Le sentier débouche sur un chemin de terre. Il entend à nouveau la cloche. Une cloche d’église. Elle sonne sept coups. Le chemin mène bien vers un village. Le hasard lui a fait prendre la bonne direction. Il sort de la forêt. Une prairie. Le village est là, en contrebas. Le village où il est arrivé hier. Hier ? Il lui semble qu’une éternité s’est écoulée. Comment a-t-il atterri dans ce bois ? Quand ? Le ciel est couvert mais il ne pleut pas. Il transpire abondamment. Le chemin devient asphalté. Des maisons apparaissent. On le regarde avec méfiance. Ses vêtements sont fripés, sales et humides. Il sent une barbe drue sur ses joues. Un homme l’interpelle.

— Vous vous sentez bien, Monsieur ?

Pierre secoue la tête. Deux autres personnes s’approchent. Quelqu’un apporte une chaise. On l’invite à s’asseoir.

— Il a de la fièvre. Apportez une couverture et appelez le 15.

— Non ! Ça va aller. Ramenez-moi à l’auberge.

— Quelle auberge ?

— Mais près de la fontaine. Je suis arrivé vendredi soir. Ma voiture est près de l’église.

Les gens se regardent. Quelqu’un tire un portable de sa poche et s’écarte pour téléphoner.

— Nous sommes lundi, Monsieur.

— Lundi ? Mais alors… ?

— Vous venez du bois ? Avez-vous dormi là-bas ?

— Oui. Enfin, peut-être, je ne sais pas. Il pleuvait. J’étais sous une bâche, des Africains m’ont donné à manger.

— Des Africains ? Sous une bâche ? Des migrants sans doute. Il y en a quelquefois. Ils se déplacent souvent pour échapper à la police. En tout cas, ils vous ont sauvé la vie, Monsieur.

Une ambulance arrive.

Une semaine plus tard, à Paris, Pierre gare sa voiture dans le parking souterrain de son entreprise. Il a rendez-vous avec son N+1.

 

Claude Vierve

1 réflexion sur “Un verre de vin bleu / par Claude Vierve”

  1. Sylvie BAPTISTE

    Haletant ! Le suspens est très bien mené, les descriptions requièrent les 5 sens et donnent vie à l’histoire, le vin bleu est habilement intégré au récit. Bravo !

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