Un verre de vin bleu / par Dominique Estève

 

En ce début d’été 2015, Bertrand vient de prendre sa retraite. Il a, toute sa vie, travaillé intensément, passionnément, avec des horaires lourds, des vacances brèves, un engagement total. Pour changer de vie, il a acheté une grande propriété en Normandie, dix hectares, face à la mer, en haut du Cotentin, entre landes et terres maraîchères, un pays de marins, de paysans, de militaires et d’aristocrates discrets fiers de leurs manoirs en pierre.

 

Bertrand, lors de ce premier long été, pêche avec un faible succès le homard, reçoit famille et amis, tond l’immense pelouse, plante des arbres, des haies, fend du bois. Il occupe son temps, il le passe, le perd, mais fondamentalement, à la fin de l’automne, il s’ennuie.

 

Il garde l’habitude de lire beaucoup de journaux scientifiques. Au fil des semaines, il s’attarde sur des articles qui affirment que la limite de la plantation de la vigne ne cesse de reculer au Nord. La frontière entre les Méditerranéens raffinés amateurs de vins sans cesse améliorés et les Barbares amateurs de cervoise voire de cidre bouge change. Les Californiens ont depuis des décennies mis au point des cépages qui s’adaptent à un sol ingrat. Les Anglais cultivent la vigne. Bertrand suit des cours d’œnologie, part visiter des caves dans chaque grande zone viticole française. Il est heureux de voir que malgré son âge, il arrive encore à vite assimiler de nouvelles connaissances.

Il analyse la terre de son jardin, sa composition, son degré d’acidité. Il scrute tous les relevés météorologiques des dix dernières années, établit des courbes avec les nombres de jours d’ensoleillement, les croise avec celles des hauteurs de précipitations et de leur répartition saisonnière. Les voisins pensent qu’il projette de créer un grand potager dans le coin d’un jardin paysager. Évidemment, juste en bord de mer, c’est risqué, le vent d’Est chargé de sel dans cette presqu’île a vite fait de ruiner tous les efforts des meilleurs jardiniers. Mais les gens de la ville aiment tant voir la mer de leurs fenêtres, qu’ils se rassurent, elle sera dans leur salon, avant même la fin du siècle. Même s’ils se moquent, beaux joueurs, ces mêmes voisins lui apportent des graines de légumes, des boutures de fleurs pour Madame, lui expliquent qu’un bon jardinier doit planter avec la lune croissante et le calendrier des saints. La lecture de l’almanach de la Manche l’amuse beaucoup. Bertrand n’ose pas leur dire qu’il veut faire du vin. Il est un peu lâche et il sait bien qu’il est au pays des pommes. Il ne s’ennuie pas à écouter attentivement les conseils que chacun lui donne sur la culture du pommier, la star locale. Il ne manque pas d’acheter des bouteilles de calva de contrebande à ceux qui lui en proposent, à des prix dérisoires pour un producteur de Bordeaux ou de Meursault. Il a beau faire des efforts, son palais est formel, il déteste le calva. Au fil de ses lectures, il est heureux de découvrir qu’au Moyen Âge, la baie du mont Saint-Michel produisait du vin de messe, une infâme piquette, qui ne montait pas trop à la tête des prêtres, mais qui avait eu le mérite d’exister et que les moines d’autres monastères plantaient des vignes sur toute la presqu’île.

 

Au bout de quelques mois, il se sent prêt, il se lance. Il abrite son jardin des vents du Nord-Est. Il nettoie le terrain, lui apporte terreau et engrais. Puis il creuse quatre-vingts trous de trente à quarante centimètres de profondeur. Enfin il plante Merlot, Chardonnay et Muscat. Il est heureux. Les voisins défilent sous les prétextes les plus futiles, il leur montre ces ceps bien alignés. Chacun se souvient d’un article paru plus ou moins récemment dans la presse locale relatant des expériences semblables, mais pas en bord de mer tout de même, conclut chaque interlocuteur. À quand les premières bouteilles ? demandent ses visiteurs goguenards. Dans trois ans, on saura ce que ça donne, répond-il calmement. Trois ans c’est long, s’entend-il objecter.

Ces trois années fatidiques passent vite, la vigne exige des soins réguliers, en toute saison. Le mildiou est sournois dans ce climat humide, la grêle tue les fleurs, le vent s’acharne sur les jeunes grappes, le sel jaunit les feuilles. Enfin il vendange pour vinifier. Il se sent relié à toutes les générations d’humains qui ont planté, taillé la vigne, ont cueilli les grappes, les ont foulées. Dans les embruns normands, il s’identifie à un esclave romain si souvent représenté sur les mosaïques ou les cratères, à un tailleur de pierre du Moyen Âge qui orne les chapiteaux des cathédrales de rinceaux de vignes. Il est euphorique. Il a acheté un pressoir, mais il regrette de ne pas fouler son raisin noir, pieds nus, dans le jus blanc qui giclerait dans une grande cuve. Il suit scrupuleusement toutes les étapes pour transformer son jus de raisin en nectar divin. La fermentation le rend fébrile. Ce vin sera-t-il généreux ou gouleyant ? Rond ou rugueux ? Richesse de la langue, du lexique, sophistication extrême du travail du vigneron puis du sommelier. Il a acheté un vieux fût de chêne à un paysan du coin qui lui a assuré qu’il contenait du Bordeaux. Enfin arrive le grand jour, le vin doit être prêt. Bertrand veut être seul pour une première dégustation. Sa cave est humide, elle sent la poussière, le moisi. Le fût est là bien au fond. Bertrand tourne délicatement avec la ferveur du néophyte face à son premier chef-d’œuvre le robinet de bois et dans son verre coule du vin bleu. Il a fait du vin bleu qui pétille légèrement, une boisson de Schtroumpf. Ce breuvage est acide et râpeux. C’est un cauchemar, une mauvaise farce. Bertrand mesure le degré d’alcoolémie, il est quasiment nul, 5 ridicules degrés. Il a chuté brutalement. La fermentation s’est mystérieusement interrompue. Bertrand s’est trompé dans ses calculs de taux de sucre. C’est une infâme piquette proche du vinaigre, loin des subtilités du balsamique. Tout est ridicule dans cette histoire, la vigne aux feuilles ratatinées de sel après les premières tempêtes d’automne, le raisin qui commence à mûrir tard car le printemps ne débute ici qu’en mai, des grains tout rabougris faute de soleil. Rien n’explique cette couleur, ce bleu métallique chimique. Alors Bertrand plonge dans la paranoïa. Le fût était un fût à cidre et non à vin, des voisins se sont introduits nuitamment et ont mis du bleu de méthylène dans son fût, ses enfants ont voulu lui donner une leçon car il ne parle plus que de vin sans plus écouter leurs histoires à eux de chômage, d’amours brisées. Sa femme aurait voulu un étang et non des pieds de vigne pour que les bernaches puissent y faire escale. Bref, il est dans une colère noire et éprouve aussi curieusement un immense chagrin. La fabrication du vin et du pain relève de savoir-faire ancestraux et échouer aussi lamentablement dans cette élaboration lui paraît tout à coup une tare indélébile, une infirmité essentielle. Il a beau se moquer du qu’en-dira-t-on, il est effrayé à la perspective d’essuyer d’interminables plaisanteries sur cet échec retentissant. Il ne peut pas le cacher à son entourage familial, amical, local. Il doit trouver une explication et une solution. Dans sa cave, il y a des bouteilles de calva qu’il n’a pas bues. Puisque le vin n’a pas fait d’alcool et a gardé la couleur bleue des peaux de raisin, ajoutons-lui une boisson d’homme, pour reprendre les termes utilisés traditionnellement par les gens du coin lors des rencontres viriles autour de ce tord-boyaux. Hop une bouteille, hop une deuxième. Il reviendra goûter plus tard cet improbable breuvage.

Bertrand attend deux jours, pendant lesquels il garde le silence, puis il se décide enfin à reprendre sa dégustation. Il ouvre sans précautions le robinet du fût. Il a relégué ses gestes de grand prêtre de la vinification aux oubliettes de sa déception. Il tire un verre de vin bleu pétillant à l’odeur de pomme. C’est un pommeau bleu. Il goûte, c’est âpre, un tout petit peu moins mauvais que son vin bleu pur, mais tout de même quasiment imbuvable. La palette aromatique de ce breuvage est évidemment très restreinte, voire nulle, inutile de se perdre dans le lexique du vigneron et du sommelier. Son épouse qui le cherchait partout, le rejoint au fond de la cave. Il lui tend le fond du verre. Malgré la couleur étrange, elle boit. Puis elle part d’un immense, d’un énorme, d’un long éclat de rire qui insupporte Bertrand, l’exaspère, car il roule sous la voûte, comme s’il gravait sur les parois l’énorme signature de son échec. Elle reprend enfin sa respiration et son calme : « Du vin à la pomme ! tu as fait du vin à la pomme, toi, le pourfendeur intraitable du calva local, toi l’ennemi de la pomme, tu as fait du cidre bleu… Oh mon chéri, tu as réussi une synthèse folle mais presque parfaite, subtile mais améliorable des deux principaux végétaux, mentionnés dans la Genèse pour embellir le paradis, la vigne et du pommier ! »

Bertrand a plutôt l’impression d’être en Enfers. Il est vexé, horriblement vexé. Après un court moment d’hésitation, tous les deux décident de vider le fût dans un fossé du jardin. Sa femme lui propose de le remplir de vin très ordinaire, acheté dans une cave un peu excentrée pour éviter les plaisanteries de plus ou moins mauvais goût, l’avalanche de conseils, et tricher sans hésitation. Ils en offriront aux gens de passage proches ou lointains pour éviter des heures de conversation oiseuse. Pendant les semaines suivantes, Bertrand cherche et trouve une documentation sérieuse sur le vin bleu. Il a tout pour en faire à la prochaine récolte, sans adjonction d’alcool de pommes. Il lui faudra jouer sur la quantité de peaux de raisin à ajouter ou soustraire. Les Corses en commercialisent, les avis des consommateurs sont partagés. Son vin bleu normand sera un vin grossier, rustique qui fait des taches bleues indélébiles, mais peu importe. Le réchauffement climatique joue en sa faveur et dans la frénésie actuelle du bio, du consommer local, du retour au terroir, Bertrand jouera lui aussi sa partition originale. Parmi ceux qui seront invités à boire un verre de vin bleu chez lui, combien vont s’extasier, combien vont recracher, combien ne reviendront plus jamais le voir ?

 

Dominique Estève

1 réflexion sur “Un verre de vin bleu / par Dominique Estève”

  1. Sylvie Baptiste

    Idée originale bien développée. Des trouvailles lexicales. Bravo !

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