Un verre de vin bleu / par Louise de Phily

 

Bandeau bleu indigo qui ramassait de superbes boucles noires tombant en cascade sur un long cou gracile, immenses yeux bleu lavande lui mangeant le visage, nez aquilin, bouche parfaitement dessinée, lèvres légèrement maquillées en bleu mauve.

Aigue Marine fêtait ses trente ans ce soir.

Tancrède, son ami sicilien, avait réuni quelques personnes pour cette occasion, dans le mas prêté par le peintre avec lequel ils s’exerçaient souvent à l’huile.

Plusieurs d’entre eux étaient arrivés le matin même par l’avion de 9 heures.

Fatigués du voyage, tous les convives se reposaient sur des chaises longues autour de la piscine.

Des buissons touffus, couverts de baies bleues, formaient un écrin autour de la piscine.

Dans un nuage de poussière, au volant d’un vieux quatre-quatre, Tancrède, il devait avoir une soixantaine d’années, ridé par le vent sec et le soleil, les portait bien, arriva chargé de paniers d’où sortaient toutes sortes de victuailles alléchantes, de longues saucisses sèches, un gros fromage de brebis de Bonifacio, des bouquets d’herbes odorantes, et des bouteilles !

C’est ton jour, mon amour, regarde ce que je t’ai apporté, ma belle… cela, tu ne le trouveras pas à Paris, non ça jamais. Marco me l’a donné pour toi ; depuis que tu l’as croisé mardi au marché, il n’a d’yeux que pour toi.

Qu’est-ce ? dit Aigue marine, d’une voix détachée, en tournant légèrement la tête.

À la vue des deux bouteilles, elle resta bouche bée. Bleu turquoise, pareille à la mer qu’on apercevait de la maison, elle reconnut ce breuvage exquis, qu’elle avait goûté dans son enfance, quand ses parents recevaient des invités… dès qu’ils sortaient sur la terrasse, elle se précipitait pour vider les verres avec Saphir, sa petite sœur.

Elles remontaient ensuite dans leur chambre, immergées dans un nuage bleuté, qui les transportait dans des rêves délicieux.

 

Tancrède, le compagnon d’Aigue Marine, connaissait la vigne ; il avait été élevé au milieu des cépages de son grand-père, aucun processus de vinification ne lui échappait ; il savait que la peau des raisins pouvait dans certaines conditions donner cette couleur étonnante au vin.

On commença la fête par du champagne et un petit pâté truffé que seuls savent faire les gens de la vallée. Puis, après cette mise en bouche, on retira les rougets du barbecue ; l’odeur des poissons grillés avec des épices fit frétiller tout le monde.

De leur posture alanguie, chacun prit place, sans précipitations, autour de la table.

Il faisait 40°, les convives étaient très peu vêtus ; seule, Aigue Marine, la reine de la nuit, portait une tunique en voile légèrement transparent d’un bleu subtil, tirant sur le violet, qui mettait en valeur sa fine silhouette élancée.

Soudain, ce fut l’obscurité ; les torches en verre éclairant la piscine s’éteignirent ; dans la nuit noire, on n’entendait que chant des cigales ; un petit vent exquis vint rafraîchir l’atmosphère.

Une tarte, aux pignons de pin et caramel, couronnée de 30 bougies apparut sur la table.

Tancrède apporta les bouteilles de vin bleu, il tendit une coupe à Aigue Marine qui la prit délicatement dans ses mains fines. Chacun, une fois servi, huma longuement ce breuvage bleu de mer, y trempa ses lèvres, avec une légère méfiance retenue.

On y prit goût, chacun y alla de son propre avis, évoquant d’autres vins bleus, qui des Vosges, du Portugal ou bien d’Espagne. On se remémora des escapades entre amis, de petits séjours en amoureux sur la Costa Brava, un voyage gastronomique dans le bordelais.

Puis tous tombèrent dans une torpeur exquise, entre ciel et terre, bercés par les criquets, qui semblent toujours rythmés au métronome, pour vous faire oublier le temps.

Un aboiement, des crissements de pas agiles semblaient annoncer l’imminence d’une visite.

On n’attendait personne, le vin bleu avait plongé tous les invités dans un nirvana délicieux. Tancrède, au comble du bonheur, dormait du sommeil paisible de celui qui a le sentiment du devoir accompli, de la partie gagnée. Depuis dix ans qu’il connaissait Aigue Marine, compagne intermittente de sa vie, celle-ci semblait toujours lui échapper comme une anguille. Il était beaucoup plus vieux qu’elle, il s’était bien rendu compte que même Marco l’avait dévorée des yeux.

Marco, avec sa silhouette musclée, son teint mat de Corse, avait jeté sur elle un regard passionné, elle lui semblait inatteignable pourtant.

Aigue Marine, sur le bord de la piscine, allait et venait nerveusement ; elle regrettait d’avoir une fois de plus d’avoir cédé à Tancrède, elle voulait autre chose au fond que ce bonheur confortable que lui offrait désespérément son compagnon. Elle était encore resplendissante, elle le savait. Elle fut prise d’un immense coup de blues.

Pourquoi cette fête ? Pourquoi ce délicieux vin bleu ?

 

C’étaient bien des bruits de pas que l’on entendait dans la touffeur de la nuit. La pleine lune éclairait maintenant la voûte bleue du ciel, le profil d’un homme agile, probablement un montagnard, se distinguait de mieux en mieux.

Aigue Marine reconnut tout de suite, le visage de Marco, un sourire espiègle, une petite bouille de vigneron sur un corps sec comme un pied de cépage.

Dans son dos, deux bouteilles de vin émergeaient de son sac. La jeune femme se détendit, elle était visiblement très agréablement surprise de la jeunesse de celui qui montait vers elle.

— Je t’apporte du vin bleu, j’ai eu peur que vous en manquiez, dit-il, d’un ton taquin. Je ne voulais pas gâcher la fête, tu comprends.

Aigue Marine, ne savait pas, qui du vin bleu ou du jeune homme, lui faisait le plus plaisir ?

Mais un deuxième verre de vin bleu allait peut-être marquer un tournant dans sa vie… çà, elle le savait.

 

Louise de Phily

1 réflexion sur “Un verre de vin bleu / par Louise de Phily”

  1. Sylvie BAPTISTE

    Farniente, dîner fin, chaleur, passion, le tout passé au bleu de Provence…
    Bravo !

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