Un verre de vin bleu / par Philippe Cantié

 

À la tienne !

 

Ce vendredi de novembre, Étienne Bileux descendit au petit Franprix qui se trouvait à quelques pas de chez lui, tout au bout du boulevard Bourdon. Comme il en avait l’habitude à chaque fois qu’il se sentait gagné par le désœuvrement et l’ennui. Ce qui était le cas la plupart des soirs de la semaine mais tout particulièrement le vendredi soir car c’était le jour où ce que Étienne Bileux comptait de collègues de travail ou de lointaines connaissances se réunissaient pour fêter ensemble le début du week-end. Personne n’avait jamais songé à l’inviter et il n’avait jamais osé insister pour l’être. Étienne Bileux aimait à déambuler dans les allées étroites du petit magasin en tout début de soirée. Une foule d’inconnus s’y pressait pour effectuer quelques derniers petits achats, avant de rejoindre leurs meilleurs amis.

Étienne s’attardait en général devant le rayon des vins et spiritueux et surtout devant les bouteilles les plus chères qui étaient conservées sous clef derrière une vitre. Mais il n’avait d’yeux que pour celles qui contenaient un alcool bleu, bleu comme l’Océan et l’inaccessible azur, bleu comme le saphir qu’il n’offrirait à aucune femme, bleu comme le lagon polynésien où il ne se baignerait jamais. Étienne s’était toujours interdit de toucher à ces alcools forts mais ce soir-là, sa détresse était telle qu’une bouteille de vin bleu d’Espagne qui était en promotion se retrouva dans son panier. Cette boisson à la couleur irréelle et au prix modique faisait fureur parmi les clients les plus jeunes.

En sortant de chez Franprix, Étienne trébucha sur ce qui ressemblait à un rouleau de vieux lino abandonné sur le trottoir et ne se rétablit que d’extrême justesse. Sauver la bouteille de vin bleu, coûte que coûte, quitte à être précipité sur la chaussée au péril même de sa vie : telle fut la pensée qui lui traversa l’esprit à ce moment, une pensée qui avait bien failli être sa toute dernière. Le rouleau de lino avait gémi sous le choc puis s’était mis à tortiller et à ramper comme une chenille, une chenille engoncée dans un sac de couchage bleu nuit.

— Morbleu ! s’écria Étienne, regrettant aussitôt ce juron anachronique qui était d’une autre génération que la sienne. Mais qu’est-ce encore que voilà ! s’indigna-t-il.

Les trottoirs de Paris étaient à ce point souillés et encombrés de détritus que la Ville lumière venait de décrocher dans la presse la palme officieuse de capitale la plus sale d’Europe.

Tout à coup, une tête hirsute surgit à l’une des extrémités de la gangue et deux grands yeux globuleux, d’un bleu terne et délavé, se posèrent sur Étienne.

— Ah ! pardon ! Je ne vous avais pas vu ! s’excusa ce dernier. Je ne voulais pas vous déranger dans votre… sommeil. À peine Étienne avait-il prononcé ces mots qu’il se rendit compte de la stupidité de sa remarque. Ce n’était l’heure ni de dormir ni d’être couché. Ce n’en était pas non plus le lieu. La chenille qui avait élu domicile au pied d’un grand platane desquamé s’adossa contre le tronc de l’arbre. Planté sur une portion de macadam par le service des espaces verts, le platane semblait comme assigné à résidence. De toute évidence, ce n’était pas un endroit pour un arbre. Ce n’était pas non plus un endroit pour un homme.

Mais peut-être, dans cette ville, l’homme ne connaissait-il pas de compagnie plus humaine que celle de cet arbre, un arbre qui l’abritait du mieux qu’il le pouvait. Ayant déjà perdu ses feuilles en cette saison, le platane n’avait à offrir que la consolation de son indéfectible présence.

Dans les deux yeux qui continuaient à le fixer, Étienne crut apercevoir tout un paysage d’étendues désertiques et de steppes glacées. Inerte et recroquevillé sur ses genoux, l’homme imposait au monde sa présence obstinée et muette. Il inspirait à Étienne l’envie de se montrer affable, charitable et presque secourable. Il était sur le point de souhaiter une bonne soirée à l’individu prostré au pied de son arbre lorsqu’il se ravisa soudain, pressentant que la moindre parole de politesse se transformerait en sarcasme dès qu’elle aurait franchi le seuil de sa bouche. Comme il s’apprêtait malgré tout à prendre congé, Étienne vit accourir furtivement vers lui l’une des caissières du Franprix, chargée d’une barquette de gratin dauphinois réchauffée au micro-ondes.

— Tenez, dit-elle à Étienne, donnez ça à Vassily. Il est au bout du rouleau depuis qu’on lui a volé toutes ses affaires personnelles. Ça l’aidera peut-être à tenir. Excusez-moi mais je dois filer. Même les invendus, je n’ai pas le droit…

Et la caissière repartit d’où elle était venue. Peut-être l’avait-elle pris pour un compatriote de Vassily venu le saluer et prendre des nouvelles. Peut-être l’avait-elle confondu, à cause du pantalon de jogging informe qu’il portait ce soir-là, avec l’un de ses compagnons d’infortune ou de beuverie. Étienne déposa la barquette auprès de Vassily puisque tel était son nom. Il s’attendait à ce que le pauvre hère, affamé comme il devait l’être, se rue sur la nourriture et s’en repaisse goulûment avec les doigts car de fourchette, où qu’il regarde, il n’en voyait point. Pourtant Vassily resta figé dans une sorte de torpeur marmoréenne, sans même un regard pour la portion de gratin. Étienne s’en voulut d’avoir espéré un quelconque mot de remerciement.

Les abords de l’arbre étaient jonchés d’objets hétéroclites : une chaise à laquelle il manquait un pied, de vieilles lampes de chevet, une machine à laver hors d’usage, un grille-pain, un matelas d’enfant couvert d’auréoles suspectes. Le lendemain était visiblement le jour de passage du service des encombrants. Mais les employés municipaux étaient désormais pris de vitesse par une nuée de chiffonniers modernes qui sillonnaient les rues de Paris au volant de fourgons ouverts pour récupérer tout ce qu’ils pouvaient. Soudain, la porte d’un immeuble tout proche s’entrouvrit. Les renfoncements de part et d’autre étaient hérissés de plots de ciment dont le seul but était de déloger les sans-logis qui auraient eu l’idée d’y trouver refuge. Une femme en manteau de fourrure sortit enfin de l’immeuble, tenant en laisse un chien au poil aussi épais que la fourrure de sa maîtresse. L’animal, qui était d’une race aguerrie aux grands froids, était affublé d’une tunique en jacquard molletonnée aussi ridicule que superflue. Étienne le vit renifler un petit aquarium déglingué à moins d’un mètre de Vassily puis soulever négligemment sa patte arrière. Et tandis que le jet d’urine dessinait un arc quasiment parfait, le chien laissa pendre une langue d’un bleu violacé.

— Il est temps que la Mairie fasse quelque chose et que le problème soit réglé une bonne fois pour toutes ! fit la propriétaire de l’animal sur le ton de l’exaspération. Qui viendra à bout de tous les déchets qui s’entassent sur nos trottoirs ?

Comme la femme s’éloignait dignement, suivie de son chien, une voix d’outre-tombe s’éleva qui fit sursauter Étienne.

— Trinquons ensemble, amigo…

Aussi surpris que si le platane venait de lui proposer d’aller boire un coup au comptoir d’un bar, Étienne aperçut une lueur vespérale vaciller au fond du regard de celui qui, il y a un instant encore, semblait plus mort que vif. Sans doute Vassily avait-il fouillé dans le cabas imprudemment posé à côté de lui car voici qu’il brandissait à présent la bouteille de vin bleu qu’Étienne venait d’acheter quelques instants plus tôt. L’homme semblait pourtant avoir suffisamment trinqué comme ça dans sa vie.

— Yo m’appelé Speranzo, fit le sans-abri, sans préciser si c’était son nom ou son prénom.

— Je m’appelle Speranzo, rectifia mentalement Étienne. Drôle de nom pour un Russe ou pour un Polonais.

— Trinquons ensemble, toi et moi, mi amigo… répéta Speranzo puisque tel semblait être son nom.

Même s’il était prématuré de parler d’amitié, il vint à l’esprit d’Étienne qu’ils eussent été tous deux plus à l’aise dans le salon de son minuscule appartement au sixième étage sans ascenseur qu’exposés à toutes les intempéries sur un trottoir du boulevard Bourdon. Mais il n’y avait plus assez d’énergie vitale chez cet homme pour qu’il puisse se relever et se mouvoir à nouveau par lui-même. Et vu sa corpulence, Speranzo était rigoureusement intransportable. D’ailleurs, il n’aurait sans doute jamais accepté de quitter le pied de son arbre. Certainement même.

Étienne n’eut donc pas le cœur de refuser de trinquer. Il s’accroupit auprès de l’homme qui était redevenu taciturne comme ces voitures dont le moteur se coupe automatiquement lorsqu’elles s’arrêtent à un feu rouge. Étienne fut immédiatement saisi à la gorge par une puanteur cadavérique qui n’était probablement que l’odeur âcre de la crasse. Il frémit aussitôt à la perspective de boire au même goulot que son tout nouveau compagnon. Il est des choses qu’on lui avait appris à ne pas partager : sa brosse à dents, ses couverts, ses chaussons d’intérieur. Il songeait déjà à se procurer des gobelets en carton au petit Franprix d’à côté. Il ne restait que quelques minutes avant l’heure de la fermeture. Mais Speranzo, devinant sans doute les pensées d’Étienne, passa une main derrière le platane, renversant au passage quelques canettes de bière, vides pour la plupart, qui étaient entreposées à cet endroit. Il finit par extraire du fourbi un bidon rempli de liquide bleu.

— Ma réserve personnelle, commenta-t-il, en souriant faiblement.

Speranzo fit sauter le bouchon d’un coup de dent.

— Toi, amigo, t’auras besoin d’un ouvre-bouteille, poursuivit-il d’une voix presque inaudible, en tendant en l’air l’objet qu’il venait de tirer de sa poche.

Ne pouvant se dérober plus longtemps à son devoir, Étienne entreprit de déboucher son propre litre de vin bleu.

— A la vida !  murmura Speranzo. Le bidon plastique et la bouteille de verre s’entrechoquèrent avec un bruit creux.

— A la vida ! répéta mécaniquement Étienne qui, dès la première gorgée, sentit le vin bleu lui brûler l’œsophage puis les boyaux.

Speranzo leva son bidon et but à son tour à la goulée sans même un claquement de langue. Puis il raconta à Étienne ce qu’il voulut bien lui révéler de sa vie. Et Étienne raconta à Speranzo le peu qu’il y avait à savoir de la sienne. Il avait beaucoup espéré, beaucoup attendu, mais rien ne lui était arrivé qui méritait un long récit.

Comme Speranzo portait un toast à leur nouvelle amitié, les néons du salon de bronzage voisin du Franprix se mirent à diffuser une clarté d’un bleu aussi artificiellement festif que le breuvage qu’ils étaient en train d’ingurgiter. Et on apercevait à travers la vitrine des caissons qui ressemblaient à de grands sarcophages blancs.

L’alcool ne tarda pas à produire ses effets sur Étienne. Celui-ci se leva soudain d’un bond et montrant Speranzo du doigt, prit deux ou trois passants à témoin :

— Vous voyez cet homme-là ? Eh bien, c’est mon frère à moi !

Speranzo secoua la tête pour exprimer son désaccord.

— Mais si, à partir de maintenant, toi et moi, on est frères ! persista Étienne. À la vie, à la mort !

— Mais non, voyons, protesta Speranzo, j’suis pas ton frère, pas du tout…

— Tu as raison, concéda brièvement Étienne. T’es pas mon frère parce que des frères j’en ai eu et pas qu’un seul. Mais toi, t’es plus qu’un frère, t’es mieux qu’un frère, cent fois mieux…

— Comment peut-on être frères alors qu’on n’a ni la même mère ni le même père ? argumenta Speranzo, qui était resté le plus lucide des deux.

Étienne, qui ne voulait pas en démordre, prit quelques secondes de réflexion avant de de poursuivre :

— Si on n’est pas frères, alors toi et moi, on est quand même COMME des frères.

Étienne avait décidément de la fraternité plein la bouche. Speranzo n’avait pas été convaincu par sa démonstration. Ses lèvres étaient comme cyanosées et son œil était vitreux comme le phare d’un vieux vélo. Inquiet, Étienne se précipita pour prendre le pouls de son compagnon. Bien qu’inanimé, Speranzo respirait toujours mais d’un souffle imperceptible. Étienne se reprocha de lui avoir tenu tête et d’avoir provoqué l’épuisement d’un homme déjà affaibli par une boisson certainement frelatée. Il prit aussitôt son téléphone pour appeler les secours. Il resta sans bouger aux côtés de Speranzo, se contentant de garder une de ses mains entre les siennes. Un camion de pompiers arriva au bout d’un quart d’heure. Speranzo fut longuement ausculté avant d’être embarqué dans le véhicule d’urgence. L’éclat éblouissant du gyrophare déchira la nuit avant de disparaître au coin d’une rue. Et ce fut tout.

Étienne se réveilla le lendemain matin avec une épouvantable migraine. Était-ce la faute de l’alcool ou bien ce cauchemar qui avait peuplé sa nuit de chevaux bleus en furie ? Lorsqu’il appela les urgences pour prendre des nouvelles de Speranzo, le médecin responsable des admissions lui répondit qu’il n’y avait aucun patient sous ce nom mais que les secours avaient effectivement pris en charge un homme à hauteur du Franprix sur le boulevard Bourdon.

— Je suis navré de vous informer que votre ami est décédé peu après son arrivée à l’hôpital, annonça-t-il à Étienne d’un ton neutre et monocorde. Coma, défaillance cardiovasculaire et pour finir, œdème cérébral. Dans huit cas sur dix, l’absorption d’éthylène glycol est fatale.

— Éthy-quoi ? balbutia Étienne.

— Éthylène glycol… Du liquide antigel si vous préférez. Une très mauvaise idée, même en période de grand froid. Un produit hautement toxique que seuls des enfants peuvent avaler par mégarde.

— Nous étions en train de boire un verre, lui et moi, expliqua Étienne en se remémorant la scène. Vous croyez que… enfin qu’il…

— Certains crèvent de vivre seuls. Lui n’aura sans doute pas voulu mourir dans la solitude. Il n’y a rien que de très humain dans cette affaire, conclut le médecin avec philosophie.

En sortant de chez lui le lendemain, Étienne vit que le fatras qui, la veille encore, entourait le platane avait disparu. Le trottoir venait d’être nettoyé au jet d’eau et brillait comme si de rien n’était. Quant au ciel, il était sans nuages et avait en cette froide matinée d’hiver la couleur de l’absence et du vide.

 

Philippe Cantié

2 réflexions sur “Un verre de vin bleu / par Philippe Cantié”

  1. Gilles COLLIOT

    Très beau, émouvant et une pointe d’humour pour alléger l’atmosphère et accrocher le lecteur. Merci pour ce texte.

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