Un verre de vin bleu / par W. G.

 

Ernestine Rehouais arriva sur l’estrade dans un silence de neige tombant sur un toit. L’amphithéâtre de la Sorbonne qui accueillait sa conférence était bondé et cependant, une mouche se lissant les ailes posée dans un coin aurait fait se retourner toutes les têtes.

Elle gagna le pupitre et affronta l’auditoire. Sa première impression fut qu’elle était au pied d’un arc-en-ciel, tant le premier rang voyait se succéder les couleurs tranchées : l’évêque en violet, le cardinal en rouge, venaient ensuite, la robe jaune de la ministre de la Culture, le costume bleu du ministre des Cultes, le vert de la chemise du Doyen de la Faculté. Mais l’arc-en-ciel s’arrêtait net au niveau des visages unanimement fermés, aux regards préventivement courroucés. Elle s’attendait à cet accueil. Le reste de l’assemblée était plutôt de couleurs ternes, si ce n’étaient au fond de la salle quelques drapeaux roses et bleus de La Manif pour tous qui devait espérer trouver là une nouvelle occasion de sortir en famille. Elle regarda les caméras sur les côtés et le buisson de micros devant elle. Même Radio Vatican allait enregistrer l’intervention.

Ernestine se racla la gorge, pour vérifier qu’un son sorti de sa bouche n’allait pas déclencher des aboiements. Mais rien ne bougea. Pas un cil. Elle se lança :

— Mesdames et messieurs, merci d’assister à cette conférence. Je tiens tout d’abord à préciser qu’il n’était pas dans notre intention de présenter si tôt le texte que je m’apprête à dévoiler. Suite à de malencontreuses fuites, l’emballement médiatique nous oblige à prendre la parole alors que toutes les recherches qui s’imposent n’ont pu être encore effectuées et que nous prenons ici un grand risque en avançant les premières conclusions qui accompagnent la découverte d’un manuscrit que nous appellerons provisoirement Évangile selon sainte Jessica.

Un tour de vis vient de fixer encore plus fortement l’assistance à son siège.

— Il n’a pas encore pu être daté avec précision. Vraisemblablement, il s’agit d’un papyrus qui appartient aux Manuscrits de la mer Morte, retrouvé il y a quelques semaines. Son statut de texte apocryphe explique certainement qu’il ne refasse surface que maintenant. Rien ne permet d’exclure qu’il s’agisse d’une forgerie, cependant, il se peut aussi, et nous pencherons plutôt pour cette thèse, qu’il s’agisse d’un document volé au musée d’Israël par des chercheurs aussi peu scrupuleux qu’avides de ramener dans leur pays quelque trésor. Il est réapparu dans les caves de la Sorbonne au hasard de travaux au niveau des fondations qui ont nécessité le déplacement des réserves et leur tri.

L’assemblée, en latence, n’avait encore rien à reprocher à la jeune scientifique, mais elle sentait les mâchoires serrées prêtes à mordre, les doigts crispés sur les accoudoirs, la fausse indifférence des visages glabres, imperturbables, pleins d’une sagesse sèche et intransigeante.

— Mais que contient ce manuscrit ? C’est ce que chacun veut savoir avec impatience.

Nouveau tour de vis, les sièges sont en tension. Ernestine refait le coup du raclement de gorge pour assurer sa protection, mais personne ne semble encore au bord de l’irrémédiable.

— L’Évangile selon sainte Jessica s’attache à raconter les miracles de Jésus. Mais elle en propose une version assez originale que je me propose de vous faire découvrir en lisant le texte lui-même.

Un coup d’œil rapide à l’évêque et à son visage aux teintes cardinalices signala à l’oratrice que la patience avait des limites et qu’il était en effet largement temps que face à ce sujet à vif, elle entre dans le vif du sujet.

— Or, le troisième jour, il y eut une noce à Cana. Jésus fut invité à la noce ainsi que ses disciples. Il changea l’eau en vin, car le vin manquait. Aussitôt, la nouvelle fit le tour de la Galilée et Cana vit débarquer une foule ininterrompue de porteurs d’eau, en verre, en bouteille, en amphore, en tonneau. Tous venaient réclamer leur miracle. Tous suivaient Jésus avec la même demande. Le moindre édile voulait sa fontaine miraculée, les villages réclamaient le vin courant. Il y eut même un astronome pour demander si l’on pouvait agir sur l’eau de pluie.
Jésus descendit à Capharnaüm, mais là aussi, il vit régner le désordre. Il comprit qu’il fallait qu’il détourne les hommes de cette dépendance. Il ne pouvait ainsi transformer l’eau en vin à longueur de journée, surtout que les premiers signes d’alcoolisme gagnaient même les déserts. Alors qu’il passait devant une pauvre femme qui n’avait pour toute nourriture qu’un maigre morceau de pain, elle lui tendit un vieux bol de bois pour qu’il y versât un peu de réconfort. Il réclama qu’on lui apportât un pain et un poisson qu’il commença à multiplier. Les villageois s’approchèrent, inquiets : « Le pain et le poisson, c’est en plus du vin ? La boisson est comprise dans le menu ? » « Non, répondit Jésus, c’est le cadeau de la terre et l’ivresse suffisante ». « Alors on n’en veut pas, répondit la foule ». Et tous laissèrent Jésus seul avec sa nourriture dont il ne sut que faire, provoquant même des remarques désobligeantes sur l’excès de production et le gaspillage qu’elle entraînait.
Jésus décida alors de distraire la foule. Il s’approcha du bord de la mer et s’éloigna de la rive sans s’enfoncer dans l’eau. Il marchait à sa surface. Il parcourut une centaine de mètres, il se retourna et héla les spectateurs : «  Voyez le miracle par moi accompli ! ». Mais la foule continuait à lui tourner le dos : « On s’en fout, on veut du vin ! ». Jésus ajouta : « Qui le voudra pourra me rejoindre ainsi que je l’ai fait. » Il se vit répondre : « Du vin ! On veut du vin ! On s’en fout de marcher sur l’eau ! Déjà qu’on veut plus la boire…»

Ernestine reprit son souffle. Elle n’osait regarder son auditoire. Les yeux rivés sur son pupitre, elle cherchait à deviner quelles pouvaient être les premières réactions. Elle avait eu l’impression de saisir un gloussement à la lecture du dernier passage, mais cela semblait si peu vraisemblable qu’elle maintenait sa vigilance. Cependant, elle fut sûre de percevoir des respirations, ce qui la rassura sur la bonne résistance d’un public qu’elle avait craint de retrouver en PLS.

— Jésus décida qu’un miracle encore plus frappant allait avoir raison des blocages alcoolémiques. Il annonça qu’il se rendrait en Béthanie. Pour être sûr que chacun le suivît, il promit que le premier arrivé recevrait son poids en pichets de vin. La promesse fit son effet, et la foule arriva avant lui, à l’exception de ceux qui avaient mal entendu la destination. Arrivé lui aussi, Jésus se rendit au tombeau de Lazare et il dit à la foule : « Regardez tous, Lazare va ressusciter ». Immédiatement, la foule exulta : « Et on portera un toast pour fêter ça ! Elle est où la taverne la plus proche ? Du vin pour Lazare ! In vino resurrectio ! On se lève tous pour Lazare ! On trinque pour Lazare ! Pour Lazare, hip, hip, hip ! » Jésus décida donc de différer le miracle.

La chercheuse stagiaire en deuxième année de master 1 savait que cette nouvelle version des miracles de Jésus était un sujet urticant, inflammable, voire létal, mais l’assistance restait calme. Elle leva la tête. Le silence était paisible, les crocs avaient disparu, restaient des regards attentifs mais neutres. Ernestine remarqua même un prêtre dont la posture, tête en arrière et bouche ouverte, indiquait soit une attaque cérébrale soit une sieste. Elle reprit sa lecture.

— Pierre dit à André qui dit à Jacques le Majeur qui dit à Jean qui dit à Philippe qui dit à Barthélemy qui dit à Thomas qui dit à Matthieu qui dit à Jacques le Mineur qui dit à Jude qui dit à Simon le Zélote qui dit à Judas qui dit à Jésus, car ainsi étaient-ils placés, à la queue leu leu derrière Jésus : « Et si tu transformais le vin pour qu’il n’attirât plus personne ? » Jésus décida que l’idée était bonne. Il prit un verre et un pichet, le versa en se concentrant et fit le verre de vin bleu. Il y eut quelqu’un pour s’émerveiller que Jésus eût inventé le curaçao, mais quand il le porta à ses lèvres, il recracha le liquide. « Mais quel est ce breuvage acide qui remplit maintenant nos bouteilles ? demanda-t-il à Jésus ». Ce dernier se tut.
La colère montait chez les Galiléens. Ils réclamaient que les mauvaises années soient exclues du miracle. Alors que les bras déjà se levaient, que des pancartes apparaissaient et que la foule entamait un mouvement personnel, arriva un curieux personnage.
Il se nommait Luap Draule, il était poète. L’homme s’avança et clama : « Le vin est bleu comme un citron ». « C’était donc ça ! réagit la foule. Donc c’est comestible ! Tu es sûr ? » Luap ajouta : «  Jamais une erreur les mots ne mentent pas ». Ce qui relança l’allégresse générale. On ajouterait un peu de sucre et voilà !
Jésus dit : « Venez à moi les AA ! ». Et quand il vit que personne ne venait, Jésus reprit sa route seul avec ses apôtres, à l’exception de l’un d’eux tombé dans le tonneau.

Ernestine, sérieuse comme une papesse, encore ébahie que ce fût à elle qu’on eût demandé de présenter les premières données concernant cette découverte magistrale, mais heureuse que son intuition d’être la préférée du professeur se vérifiât, ne comprit pas du tout l’impression de détente qui émanait peu à peu de l’assistance. Elle avait devant elle un élastique détaché qui reposait inerte sans plus d’intention de lui sauter à la figure. Elle voulut croire à un mirage auditif mais fut pourtant sûre d’avoir entendu des ricanements. L’auditoire avait l’air heureux. Elle en éprouva un soulagement tel que ce fut avec enthousiasme qu’elle présenta ses premières conclusions, développements de trois axes de lecture imposés par le professeur Paul Éagraff :

— Voici les trois axes que j’ai empruntés pour mon début d’analyse : d’abord, sainte Jessica ou les débuts du féminisme.

Ils riaient, elle en était sûre, ils riaient.

— Puis, bleu, bleu, le ciel de Provence ou les débuts de l’œnologie dans le bassin méditerranéen.

Les éclats de rire fusèrent sans plus de doute.

— Enfin, AA, l’ancêtre de l’émoji « rire » ?

La salle était secouée de spasmes. Au premier rang, les larmes coulaient sur les joues des prélats, libérés pas des fous rires dont la violence disait assez combien ils avaient craint le pire. Ernestine regardait cette salle en délire en se demandant encore quel phénomène se jouait sous ses yeux. L’évêque eut pitié de son air ahuri. Il se leva, lui fit signe d’approcher et lui glissa à l’oreille :

— C’est le dernier miracle de Jésus, il a transformé le vin en larmes.

 

W. G.

2 réflexions sur “Un verre de vin bleu / par W. G.”

  1. Gérard OSBERT

    Avec ses miracles de l’an 30 (BC), W-D nous met en PLS, nous autres pauvres AA de l’an 2021 (AD).

  2. Sylvie BAPTISTE

    Excellent.
    Pendant toute la dégustation on reste suspendu aux lèvres d’Ernestine. Dès les premières lignes l’ambiance et le suspens sont installés et on boit la coupe avec plaisir jusqu’aux dernières lignes.

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